Camarade, ferme ton poste, de Bernard Émond

Publié le 20 juin 2017, dans Revue de presse

Plonger dans un livre de Bernard Émond, tout comme dans son cinéma d’ailleurs, c’est être confronté principalement à un thème, soit celui de la perte : perte des repères, du sens, de la filiation, de la culture, perte de l’identité, qu’elle soit personnelle ou collective. Dans son plus récent ouvrage intitulé Camarade, ferme ton poste, l’anthropologue de formation lance cette phrase : « L’anomie entraîne le malheur. » Et ce mal, observé lors de longs séjours en terres inuites, nous guette. Pourtant, la modernité ne fut-elle pas la conquête d’une liberté sans entraves, gain qui doit être célébré ? Certes. Nous sommes libres. Mais pour quoi faire ? Consommer. Suivre la voie tracée par l’explosion de nos désirs et ainsi devenir joyeusement « les choses de nos choses ». Voilà le constat, le grave diagnostic que pose cet essayiste que certains qualifieront de nostalgique. Cette étiquette, il l’assume. À ses yeux, la nostalgie est « l’indice d’un manque, et dans la conscience de ce manque il y a la possibilité de regagner une partie de ce que nous avons perdu ». Il y a dans le passé « des choses qui pourraient nous servir à sortir du présent clos qui nous enserre ». Se pose alors ce grand défi : trouver une façon de « sauver le lien avec le passé sans fermer l’avenir, d’être en même temps des héritiers et des inventeurs, de transmettre et de poursuivre à la fois ».

Comment habiter ce monde ?

Cette question traverse l’ouvrage de Bernard Émond, composé de textes de commande, dont plusieurs sont parus initialement dans l’indispensable revue Relations. Pour mieux habiter notre monde, cet intellectuel qui se dit « socialiste conservateur » nous invite à retrouver notre capacité d’admiration, ce qui passe par une aptitude, dit-il, à « nommer la sainteté », que nous soyons croyants ou non. Reconnaître ceux qui, parmi nous, sont des saints humains, faillibles, mais engagés totalement dans la lutte pour le bien commun. Faire de ces saints contemporains une sorte de « Nord magnétique des actions humaines ». Cela implique d’être en mesure de se reconnaître des supérieurs, de réapprendre l’humilité, et donc, d’accepter une notion que rejette l’époque : l’autorité.

Habiter ce monde passe aussi par la beauté, véritable « signature du Bien ». Pour cet amoureux de la nature, « les actions qui visent à préserver la beauté sont belles en elles-mêmes : elles sauvent donc un peu du monde malgré lui ». Il faut être attentif au monde, une attitude qui repose sur une volonté de former des gens « qui n’auront peur ni du silence, ni de la solitude, ni de la complexité, ni de la profondeur, former des gens qui seront sensibles à la beauté du monde, à ce qui en reste, et qui à cause de cela voudront la défendre ». Et face à cette beauté, faire preuve de gratitude, un sentiment qui émerge aussi devant « la richesse de notre héritage, ou la simple bonté d’un inconnu ». Nous recevons le monde, nous recevons la vie, la culture : ainsi nous sommes toujours en dette de quelque chose. Cette gratitude « nous engage à rendre. Peut-être est-ce une raison suffisante pour croire que tout n’est pas perdu. »

« Vitupérer l’époque »

L’époque nous dit : « il ne faut pas juger ». C’est là, pour Émond, la pire des démissions. Ce grand lecteur, à la suite de Tchekhov, nous propose de juger notre ère, mais en nous jugeant nous-mêmes, individuellement : nous sommes tous coupables. Culpabilité qui doit nous inciter à l’action. Prenons l’époque à contrepied : cherchons le silence, créons de nouvelles solidarités, sauvons la beauté, la bonté. Ouvrons un livre, relisons le Sermon sur la montagne, comme nous y invite le cinéaste. Bref, sortons de nous-mêmes. Et fermons notre poste.

Mathieu Lavigne, Rencontre, été 2017, vol. 5, no 19

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