Combattre les populistes

Publié le 22 novembre 2016, dans Revue de presse Combattre les populistes
Les quatre années prochaines, les États-Unis seront gouvernés par Donald Trump, un conservateur xénophobe qui a promis de représenter « la majorité silencieuse » contre « les élites » ; en France, on doit prendre au sérieux la possibilité de voir accéder au second tour de l’élection présidentielle, voire à la Présidence de la République, une femme d’extrême droite qui dit parler « au nom du peuple », Marine Le Pen. De Vladimir Poutine en Russie à Recep Tayyip Erdogan en Turquie, les autres exemples d’un tel discours ne manquent pas. Comme si le monde se rétrécissait.

Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace. Trad. de l’allemand par Frédéric Joly, Premier Parallèle, 183 p., 18 €
Grégoire Kauffmann, Le nouveau FN. Les vieux habits du populisme. Seuil, 102 p., 11,80 €
Pierre-Luc Brisson, L’âge des démagogues. Entretiens avec Chris Hedge. Lux, 128 p., 12 €

Quand bien même ils sont issus des urnes, les principaux dirigeants du monde actuel se ressemblent par la brutalité avec laquelle ils remettent en cause les principes démocratiques tout en disant les défendre. Il est urgent de souligner l’importance de ces phénomènes, de s’y préparer et d’y voir plus clair, pour savoir dans quelle situation nous nous trouvons et comment y agir. Les livres de Jan-Werner Müller et de Grégoire Kauffmann, ainsi que les entretiens avec Chris Hedges sont à cet égard des clarifications salutaires d’un mot souvent bien mal défini : le populisme.

On pourra s’étonner que le premier de ces essais, écrit en 2016 par un enseignant de l’université de Princeton, ne traite quasiment pas de l’ascension de la figure et des idées de Donald Trump. Plusieurs thèses de Qu’est-ce que le populisme ? résonnent pourtant fortement avec l’événement américain ; mais à l’image de la plupart des observateurs et intellectuels, qui ont complaisamment décrit ce milliardaire de l’immobiliser comme un clown inconséquent, préférant s’amuser de son spectacle plutôt qu’analyser ses propositions, l’auteur ne semble pas avoir vu, ni voulu voir que les États-Unis d’Amérique, eux aussi, pouvaient être conquis par un discours de ressentiment, fondé sur le rejet des minorités, mariant le nationalisme à l’ultra-libéralisme et au conservatisme moral, le tout avec un simple argument d’autorité : « Je suis celui qui représente le peuple. »

Critiquer certaines élites politiques, médiatiques et financières n’est pas « populiste » en soi, et se reconnaître parmi « les vulnérables » ne fait pas de soi un futur électeur d’un populiste. Un tel argument est d’ailleurs bien utile pour disqualifier toute critique du capitalisme financier ou des institutions européennes. Il est en fait basé sur un préjugé de classe, qui passe par-dessus les enquêtes sociologiques rigoureuses : les vulnérables voteraient forcément pour les populistes, puisque les populistes disent défendre les vulnérables ; in fine, cela consiste à dire que les populistes défendent effectivement les vulnérables. Le même argument efface le fait que les plus vulnérables des sociétés sont souvent ceux que le jeu politique, y compris démocratique, place à ses marges radicales.

Ce mouvement d’idées a une histoire, et elle est intéressante : les premiers à se présenter eux-mêmes comme « populistes » furent d’une part les Narodniki russes, autour de 1860-1870, d’autre part le People’s Party américain, à la fin du XIXe siècle. Ces deux mouvements voulaient représenter la population paysanne et défendre ses intérêts contre les milieux bancaires ou l’État. Les vrais populistes ont bien changé depuis ces mouvements émancipateurs et pluralistes. Leur spécificité, montre Jan-Werner Müller, est justement de remettre en cause les formes de l’émancipation et du pluralisme lui-même. Au nom d’une prétendue assise populaire, toujours invoquée mais invisible, purement symbolique, les populistes verrouillent le débat d’idées, puisqu’ils seraient les uniques représentants légitimes du plus grand nombre. « Leur revendication constante consiste à affirmer : nous – et seulement nous – représentons le peuple véritable. Et leurs distinctions politiques se ramènent inéluctablement à une distinction binaire, à caractère moral, entre le vrai et le faux, et en aucun cas à une unique distinction entre gauche et droite. Le populisme est synonyme de polarisation – une polarisation qui, toujours, revêt un fort caractère moral. » Derrière Donald Trump, une totalité homogène formant un peuple est censée exister. Un peuple « pur », défini selon des critères de « pureté » prédéfinis. C’est de la fiction, et un coup de force de comédien : créer le fantasme d’un peuple qui serait « le vrai peuple », projeter son image, y attirer tous ceux qui veulent bien s’y reconnaître.

Formidables tours de passe-passe, un homme criblé de dettes devient un « winner », une femme qui a hérité du parti de son père devient une figure d’indépendance, les classes moyennes se sentent les plus lésées de la crise économique, les moins discriminés au quotidien se sentent les plus menacés. Mais il serait trop facile de réduire les victoires populistes à des succès de comédiens et de crier au loup pour défaire leur force. Impressionner, voici la première étape de leur stratégie ; se laisser impressionner, voilà la meilleure manière de les renforcer. Quand ils en font trop, on ne les prend pas au sérieux, en oubliant que leur armature n’est pas creuse. Les populistes ont des mots précis, des programmes structurés, des techniques d’exercice du pouvoir spécifiques, qui ont comme point d’appui leur volonté de monopoliser la représentation populaire. Jan-Werner Müller distingue ainsi trois principaux usages qu’ils font du pouvoir, dès lors qu’ils en possèdent un peu : accaparement des rouages de l’État ; clientélisme de masse, pour s’assurer de solides appuis ; hostilité à l’égard de la société civile et des contre-pouvoirs, afin de ne pas mettre en doute la légitimité du pouvoir obtenu.

En octobre 2016, une émission de télévision très regardée du service public français accueillait l’un des principaux candidats à la primaire de droite et, pour débattre avec lui, un maire d’extrême droite bien connu. Le maire commença son intervention en disant que « les gens » venaient se plaindre de la religion musulmane auprès de lui. « Il y a trop de musulmans » disait-il sous couvert de tous ces « gens » dont il ne faisait, soi-disant, que répéter le discours. Et, sous l’œil de présentateurs très respectueux, le candidat à la primaire engagea le débat. Cela ne posa problème à personne, non seulement qu’un tel discours xénophobe puisse être diffusé, mais que le « surplus de musulmans » soit un objet de débat ; cela ne posa pas non plus problème que ce discours soit tenu au nom d’un peuple totalement imaginaire.

Tous ces éléments se retrouvent dans la courte histoire faite par Grégoire Kauffmann de l’idéologie fondatrice du Front national. On y perçoit bien la supercherie jouée par la fille de Jean-Marie Le Pen et par son appareil, visant à gommer les origines de sa famille à la fois naturelle et politique. Grégoire Kauffmann trace une ligne culturelle allant de la « fraternité xénophobe » de certains révolutionnaires de 1790 (l’expression est de Mona Ozouf) à l’autoritarisme du général Boulanger et à la vision ethnique et religieuse de la société française chez Maurice Barrès et Charles Maurras, jusqu’aux derniers avatars de la violence identitaire dont le FN reste proche, n’en déplaise à ses communicants. La force de Marine Le Pen aura été d’avoir construit autour de cette base idéologique un vaste fourre-tout capable de rassembler au-delà, mais aussi de bénéficier du nivellement de nombreux discours politiques français vers le populisme.

Reste que les populistes, ou les « démagogues » comme les appelle le grand journaliste américain Chris Hedges, s’appuient sur une critique du néolibéralisme abandonnée par les démocrates et les socialistes de part et d’autre de l’Atlantique. Dans ses entretiens avec Pierre-Luc Brisson, celui qui fut mis à la porte du New York Times pour avoir dénoncé la guerre en Irak martèle un discours critique qui avive la pensée et redonne des forces. Il a suivi quant à lui la campagne présidentielle américaine de près. Il en tire un pessimisme sourd, convaincu que l’époque est celle des populistes et qu’il faut la regarder en face.

Alors, que faire ? Reporter parcourant les régions les plus pauvres des États-Unis et militant qui enseigne en prison, Chris Hedges prévient : « Il est facile de dénoncer l’élite libérale aujourd’hui parce que, durant des années, cette élite a employé un langage compatissant envers les classes populaires tout en faisant le jeu du système capitaliste. Nous avons eu tout le loisir de le constater et de le dénoncer. Il est impossible de faire de même avec Trump ou Le Pen et de souligner leur hypocrisie puisqu’ils n’ont jamais exercé le pouvoir. » Et nous nous trompons, dit Jan-Werner Müller, en croyant « que l’argumentation rationnelle est ici efficace et qu’il suffirait de montrer à quel point les populistes ont recours au clientélisme et à la corruption pour révéler automatiquement l’imposture morale et politique qu’ils représentent ». Il rappelle l’histoire de « L’homme debout » de la Place Taksim, à Istanbul, qui contourna l’interdiction de manifester en restant immobile et silencieux, attirant le regard et bientôt imité par une foule entière. Il suffirait « de rester calmement immobile pour ébranler la prétention populiste à un monopole de la représentation ».

Cet exemple de soulèvement personnel et collectif est magnifique. À défaut d’être productive en soi – l’Homme debout, bien sûr, n’a pas empêché le renforcement du régime Erdogan –, une telle image invite surtout à voir ceci : ne pas laisser le champ libre aux populistes passe par le maintien, coûte que coûte, d’un parti pris d’opposition et d’ouverture qui ne se limiterait pas à une position défensive et négative, mais serait une force d’invention. Le peuple n’existe jamais en soi et il n’aura jamais de représentant légitime unique : il n’y a de communauté que là où on en crée. Se choisir des communautés est alors essentiel, tout comme proposer un contre-récit et inventer de nouvelles manières d’agir, dans ce combat qui ne devrait pas se résumer à un contre-populisme bon teint. C’est de la responsabilité historique des autres formations politiques d’agir pour plus d’émancipation. Ce serait l’occasion d’éviter que le monde ne se rétrécisse encore plus.

Pierre Benetti, En attendant Nadeau, 22 novembre 2016

Photo : Un People’s party à Colombus, Nebraska

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