Écrits d’une insoumise – Bibliothèque Fahrenheit 451

Publié le 28 juillet 2018, dans Revue de presse

Cet ouvrage réunit seize textes de conférences données par Voltairine de Cleyre (1866-1912), anarchiste américaine méconnue en France. Ses réflexions n’ont rien perdu de leur pertinence ni de leur acuité, et touchent autant les droits des femmes notamment dans le mariage qu’elle qualifie d’esclavage sexuel, l’action directe, la justice et ses châtiments dont la peine de mort, que bien entendu l’anarchie. Nous tenterons en substance d’en restituer les grands principes.

Elle assimile l’anarchie à la bataille de la pensée menée contre l’Église au XVIIe siècle et qui, destituant les prêtres et donnant naissance à un nouvel ordre des choses, permit d’attaquer la tyrannie des rois au siècle suivant. « La libre pensée, définie largement, est le droit de croire conformément à ce que les faits et la raison qui se présentent à l’esprit conduisent à croire. »

Elle défend l’athéisme comme négation d’une autorité suprême, base de toutes les tyrannies. « Tout être humain qui observe et réfléchit ne peut admettre un tyran suprême et garder le respect de lui-même. » Et elle accuse le gouvernement terrestre d’être tout aussi « irréel, intangible et inaccessible ». Pour elle, la Révolution américaine a assené un coup décisif à la tyrannie qui, si elle ne s’en est jamais remise, continue « à remodeler et à reprendre en main les instruments du pouvoir gouvernemental ». Elle cite le président Jefferson, auteur de la Déclaration d’Indépendance, qui soutenait « qu’une petite rébellion de temps à autre est une bonne chose. » « Quel pays pourrait préserver ses libertés si le peuple ne rappelle pas à l’occasion à ses dirigeants qu’il conserve son esprit de résistance ? » rajoutait-il. Elle reproche aux fondateurs d’avoir accepté un compromis entre la liberté et le gouvernement, persuadés que ce dernier était un mal nécessaire. La Constitution a été établie à la demande du commerce et même si leur méfiance à l’égard du pouvoir central les a poussé à promulguer les douze premiers amendements, c’était bien dès le début une machine mercantile qui liait les libertés aux autres intérêts du pays.

Elle défend un « régime de liberté », une « économie d’autosubsistance, la désintégration des grandes collectivités et l’utilisation de la terre », et accuse : « Je crois qu’il peut être démontré que la loi fabrique dix criminels là où elle en dissuade un seul. »

Ne croyant pas en « cette arme pacifique de redressement » qu’est le vote, son mot d’ordre est plus radical : «  Renversez l’ordre social et civil ! Ah, je les détruirais jusqu’au dernier vestige cette parodie d’ordre, ce simulacre de justice ! Devons-nous briser les institutions ? Oui, toutes les institutions qui reposent sur l’esclavage ! Tous les mariages qui reposent sur la vente et le transfert de l’individualité d’une des parties à une autre ! Toute institution sociale ou civile qui s’interpose entre l’humain et ses droits ; toute attache qui fait de l’un un maître et de l’autre un serf ; toute loi, tout règlement, tout décret qui symbolise la tyrannie. »

À propos de l’éducation, elle explique que « si ceux qui croient en la liberté souhaitent que ses principes soient enseignés, ils ne devraient jamais confier l’instruction à un gouvernement, car la nature de celui-ci est de devenir une entité en soi, une institution qui existe pour elle-même, qui se nourrit du peuple et qui enseigne n’importe quoi, du moment que cela lui garantit sa place au pouvoir. »

Elle raconte comment face à ses « professeurs conservateurs » elle se révoltait « contre les décrets célestes qui géraient si mal le monde », « contre la servitude économique, mais aussi contre la division en classes qui l’accompagne », contre les « conventions vestimentaires et langagières ». « L’esprit ancestral de la rébellion s’est affirmé en moi alors que je n’avais que 14 ans et que j’étais écolière au couvent de Notre-Dame-du-Lac-Huron, à Sarnia, en Ontario. » Très tôt elle présentait que « quiconque accepte de travailler puisse vivre grassement et que personne plus qu’un autre ne devait connaître la misère ». Si longtemps elle a fait confiance à la Constitution pour résoudre le problème de la pauvreté, elle comprit « après une longue réflexion et de nombreuses luttes entre raison et préjugés » que la « proclamation de droits égaux était au mieux ironique », « qu’un « pays libre » dans lequel les moyens de production sont d’emblée accaparés par certains ne pouvait aucunement être libre ». Examinant alors le projet socialiste puis la théorie du loyer économique, elle les jugea désirables ni dans leurs fins ni dans leur moyens. L’ultime raison de son adhésion à l’anarchisme fut l’affaire des cinq pendus de Chicago en 1886-1887, enterrant sa confiance en la justice fondamentale du système légal américain. Poursuivant ses lectures, elle comprend que les travailleurs devraient produire ensemble de manière coopérative et en se passant carrément d’argent, « chacun utilisant ce dont il a besoin de ce qu’il a produit et déposant le reste dans des entrepôts où pourront se servir ceux et celles qui en auront besoin ». La terre comme les machines, résultantes cumulatives du génie inventif des siècles passés, n’ayant été créés par personne n’appartiennent à personne. « À la question « Pourquoi suis-je anarchiste ? » je pourrais répondre par une simple phrase : « Parce que je ne peux pas faire autrement et que je ne peux me mentir à moi-même. »

Longuement elle défend l’action directe qu’elle présente ni plus moins comme ce qu’a pratiqué quiconque a revendiqué un jour un droit, quiconque a concrétisé un projet, seul ou avec d’autres, sans « demander poliment aux autorités compétentes » d’agir à leur place. Ceux qui condamnent l’action directe, l’approuvent d’un point de vue historique (révolte de Bacon, accords de non-importation, organisation du « chemin de fer souterrain », John Brown…). « C’est grâce aux actions, pacifiques ou violentes, des précurseurs du changement social que la conscience humaine, la conscience des masses, s’éveille au besoin du changement. » Voltairine de Cleyre défend le rôle moteur de l’action directe, tandis que l’action indirecte « détruit toute initiative, étouffe l’esprit de révolte individuelle, apprend aux gens à se reposer sur quelqu’un d’autre afin qu’il fasse pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes ». « Le pouvoir des ouvriers ne réside pas dans la force de leur vote, mais dans leur capacité à paralyser la production. » Les lois conçues aux bénéfices des ouvriers sont souvent devenues des armes entre les mains de leurs ennemis quand elles ne sont pas restées lettre morte. Ainsi la loi antitrust fut utilisée contre des syndicats qui avaient déclenché une grève.

Dans un long texte, elle remonte aux racines du crime dans la société même, explique pourquoi « la personne coupable n’est que l’instrument qui l’exécute » et met à mal la théorie du châtiment qui n’a jamais fait disparaître ni même diminuer les crimes depuis qu’elle est appliquée. « La raison pour laquelle les hommes volent c’est parce que leurs droits leur sont volés avant même qu’ils ne soient nés. » C’est l’institution de la propriété privée, « gigantesque erreur sociale », qui est responsable en condamnant les hommes à la misère alors même qu’ils s’épuisent à vendre leur force de travail. C’est « l’actuelle organisation injuste de la production et de la distribution de la richesse » qui est coupable. « Les géhennes du capitalisme créent les désespérés, et les désespérés agissent – désespérément ! »

Ce choix d’articles, complété par une sélection de poèmes, est fort pertinent car il a su éviter les répétitions et donner à découvrir la pensée de Voltairine de Cleyre dans son envergure. Une oeuvre résolument actuelle.

Bibliothèque Fahrenheit 451, 28 juillet 2018

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