La conjuration des médiocres

Publié le 11 février 2016, dans Revue de presse

Alain Deneault, auteur de La médiocratie, s’est entretenu avec Hugues Simard pour Le Journal des Grandes Écoles et Universités.

« Une sorte de “putsch”, lent et secret, serait en cours… Celui mené par une minorité tendue vers la satisfaction de ses intérêts propres au détriment du bien commun. C’est du moins l’état des lieux très sombre que dresse Alain Deneault, professeur à Paris VIII, dans le passionnant ensemble de textes recueillis sous le titre La médiocratie. Ce constat semble valoir dans les domaines les plus décisifs, l’éducation, l’économie ou encore la culture, comme si un poison, celui précisément de la médiocrité érigée en valeur, s’infiltrait insidieusement en toutes choses. Aussi les dégâts ne sont-ils plus limités à la seule sphère privée mais s’étendent désormais au domaine public, jusqu’au patrimoine naturel.

Qui sont exactement les “médiocrates”, cette caste qui a, selon vous, pris le pouvoir dans presque tous les domaines, l’économie, la culture ou encore l’éducation? En quoi la volonté de soumettre toutes choses aux logiques ultralibérales, qui semble caractériser la médiocratie, génère-t-elle nécessairement de la médiocrité?

Le recueil de textes que j’ai soumis à Lux Éditeur a pour fil conducteur l’incapacité de maints acteurs institutionnels à sortir de modalités de pensée et d’action conçues sur mesure pour des grands intérêts privés. Cela vaut notamment pour la recherche scientifique, l’expertise économique, les arts et la culture. Il m’a semblé nécessaire de signaler que la médiocrité ne se veut pas synonymique d’incompétence, contraire à ce qu’on peut parfois penser spontanément, mais d’une compétence précisément calibrée en fonction d’intérêts spécifiques. L’être médiocre n’est pas un incapable, il est plutôt un acteur acceptant de paramétrer ses aspirations, idées, efforts, pensées, méthodes voire convictions selon ceux prévus dans un ordre de pouvoir, lequel souhaite, lui, rendre autant que possible interchangeables les “agents” mis à sa disposition. Il s’agit d’une rencontre entre des acteurs qui, pour de menus avantages, abdiquent du point de vue de la pensée et louent leur intelligence tout comme leur force de travail à des instances qui, elles, traitent cette offre sur un mode standardisé. Et surtout, cette organisation se révèle manifestement indifférente aux enjeux historiques qui réclament au contraire de l’envergure, du courage, de la hauteur de vue, des changements radicaux voire des révolutions au sens de “rendre révolues” des modalités opératoires souvent dévastatrices. La médiocratie désigne donc le pouvoir concerté de cet ordre enjoignant quiconque exclusivement à la moyenne en acte, soit la médiocrité.

Comment expliquer un tel pouvoir, comment cette mainmise a-t-elle pu s’effectuer sans être réellement contenue, alors que la grande majorité des citoyens est concrètement menacée?

Les métiers ont cédé la place à des fonctions. Les pratiques à des techniques. La compétence à de l’exécution. Pour en faire l’histoire, on peut certainement se référer aux écrits de Michel Foucault sur le biopouvoir, s’il s’agit de la façon dont des institutions type, aux critiques de Karl Marx puis à des théoriciens de la division du travail appliquée comme Frederick Winslow Taylor, s’il s’agit des processus industriels et manuels, quand des penseurs comme Georg Simmel ou Charles Wright Mills n’inspirent pas une critique similaire en ce qui concerne les prestations intellectuelles attendues des chercheurs patentés. Dans tous les cas, on découvre une perte de sens de l’action ou de la pensée, toujours au profit d’un accomplissement devenu irréfléchi parce qu’il acquiert le statut de réflexe. Ce conditionnement s’applique à large échelle toujours à la faveur bien sûr d’un rapport de force : se confirmer aux pratiques moyennes s’impose comme un “moyen” de survie pour le travailleur et comme un “moyen” d’accumulation du capital pour les ayants droit. Moyenne et moyen ont à voir indépendamment de tout jeu de mots. Les institutions de pouvoir, qu’elles soient administratives, industrielles, commerciales ou scientifiques, intègrent les acteurs prêts à “jouer le jeu” sans même que les règles aient à être explicitées, ou ils se voient refoulés à la marge.

Prenons l’exemple de l’université : en quoi celle-ci vit-elle sous le joug des médiocrates? Quelles en sont les illustrations tangibles? Vous évoquez un système procédant par l’humiliation, le chantage et la manipulation. Cette situation très noire caractérise-t-elle à votre sens plus particulièrement l’Amérique du Nord ou s’étend-elle jusqu’en Europe, en France par exemple?

L’université annonce elle-même son dévoiement dès lors qu’elle assoit son autorité sur autre chose que les facultés de l’esprit à générer de la connaissance et du sens. L’université n’a à être ni retournée vers des questionnements stériles intéressant exclusivement quelques érudits névrosés, ni faire des professeurs des courtiers qui vendent des résultats de recherche aux bailleurs de fonds que deviennent les entreprises. Faire œuvre de recherche au sein d’institutions financées par les citoyens, c’est mettre à leur disposition des éléments de connaissance, des concepts et des analyses à partir desquels ils sauront penser leur monde. Edward Saïd s’est efforcé dans le cadre des Reith Lectures à distinguer les “intellectuels”, qui développent des discours sensibles à la complexité de situations données indépendamment des attentes de pouvoirs constitués, des experts qui, eux, au contraire, traduisent sous une forme pseudo-scientifique un positionnement qui relève d’abord et avant tout des intérêts qu’entretiennent ceux qui les commanditent. Le processus de Bologne, en Europe, ouvre la porte à une entreprise d’homogénéisation de l’enseignement universitaire tout comme à une commercialisation des résultats de recherche à travers différents partenariats qui ne manquera pas de porter préjudice à l’indépendance de la recherche. Ici, en Amérique, les pavillons universitaires, les intitulés de chaires de recherche et même les salles de classe arborent les noms et logos de leurs commanditaires tandis que les professeurs ne conçoivent plus la valeur de leur travail qu’en fonction d’indices de performance chiffrés et monétarisés qui confinent à l’absurde. Plus rien n’échappe à l’approche de la “gouvernance”, laquelle désigne la soumission de toute activité aux critères et pratiques des organisations commerciales privées.

[…]»

Lire la suite sur l’original ici.

Propos recueillis par Hugues Simard, Le Journal des Grandes Écoles et Universités, n° 77, février 2016.