«L’ombre d’Octobre»: le centenaire d’une révolution détournée

Publié le 3 février 2018, dans Revue de presse «L’ombre d’Octobre»: le centenaire d’une révolution détournée

Imprimé à la fin de 2017, année du centenaire des révolutions russes de février et d’octobre 1917, mais mis en librairie en janvier 2018, l’ouvrage L’ombre d’Octobre, de Pierre Dardot et Christian Laval, revisite un changement qui bouleversa la politique mondiale et dont les effets, même très atténués, restent présents. Les chercheurs français y montrent que l’ombre élitiste d’Octobre a réduit en « spectre » la révolte populaire autogérée de Février.

Ils s’inspirent du mot du prince russe Pierre Kropotkine (1842-1921), théoricien du communisme libertaire et pourfendeur de Lénine et de son bolchevisme autoritaire dirigé par une élite : « Les bolcheviks ont montré comment la révolution ne doit pas être faite. »

Dardot et Laval récusent l’idée répandue selon laquelle Février fut une révolution bourgeoise. À l’instar de leur compatriote l’historien Marc Ferro, ils y voient « le monde renversé » par des conseils égalitaristes, spontanéistes, pacifistes d’ouvriers et de soldats : les soviets.

Révoltés par la tuerie et la famine subies par le peuple russe durant la Première Guerre mondiale qui n’en finissait plus, les soviets provoquèrent l’abdication du tsar Nicolas II et apportèrent d’importants changements, comme l’instauration d’une journée réduite de travail et la suppression de la peine de mort. Mais, à la suite de l’insurrection d’Octobre menée par les bolcheviks, Lénine rejeta le mot d’ordre révolutionnaire « Tout le pouvoir aux soviets ! » pour ne réserver le pouvoir qu’à un parti dogmatique et discipliné.

Cette formation unique sera jusqu’en 1991 le Parti communiste de l’Union dite soviétique. En l’opposant aux vrais soviets et au communisme libertaire que ceux-ci symbolisaient, Dardot et Laval s’inscrivent dans la lignée de Boris Pasternak (1890-1960), sans pourtant revendiquer la filiation avec l’écrivain encore incompris par tant de sociologues.

Aux yeux de Pasternak, le souffle populaire et révolutionnaire de 1917, ce « miracle de l’histoire », s’est vite transformé en « domination inhumaine de l’imaginaire ». Dardot et Laval jugent, eux aussi, que le souffle progressiste a été détourné par la tendance dictatoriale de Lénine et même par celle de l’adversaire Trotski, avant son exil forcé pour déviationnisme. Avec le recul, comment ne pas admettre que l’évolution donne raison à l’écrivain comme aux deux chercheurs ?

Dardot et Laval n’insisteront jamais assez sur un fait de plus en plus criant de vérité au fil des décennies : la révolte en 1921 à la base navale russe de Kronstadt, où marins, soldats et ouvriers réclamèrent, en révolutionnaires conséquents, tout le pouvoir aux soviets en plus de la liberté d’opinion. Bien que le soulèvement fût réprimé dans le sang par Trotski et Lénine, il préfigure, 70 ans plus tôt, la chute, en Europe de l’Est, du communisme totalitaire.

« Lénine ne se prive pas de dénoncer le “démocratisme”, c’est-à-dire le contrôle exercé par la base sur les dirigeants du Parti, incompatible avec une organisation de révolutionnaires professionnels obligés à la clandestinité. »

 

Michel Lapierre, Le Devoir, 3 février 2018

Photo: Petrograd, novembre 1917. Les combattants bolcheviques, premier détachement de l’Armée rouge, posent pour la postérité. © Agence France-Presse

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