lux Futur proche
Jean Bricmont   
L’Impérialisme humanitaire
Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ?
Préface de Normand Baillargeon

Toute idée, aussi légitime soit-elle, court le risque d’être transformée en idéologie et d’être utilisée par les pouvoirs en place à des fins qui leur sont propres. C’est ce qui arrive avec les idées de défense des droits de l’homme et de démocratie lorsqu’elles se transforment en légitimation de l’ingérence militaire unilatérale et qu’elles appuient le rejet du droit international. C’est à ce discours et à cette représentation qu’il faut s’attaquer si l’on veut construire une opposition radicale et sans complexe aux guerres actuelles et futures. Ce livre se propose de démêler un certain nombre de confusions idéologiques fort répandues sur les thèmes des droits de l’homme, de la démocratie et des rapports entre l’Occident et le reste du monde, confusions qui représentent le principal obstacle à la construction d’un réel mouvement d’opposition aux guerres impériales.

« Peut-on poser des principes humanitaires, invoquer les “droits de l’homme” en ex-Yougoslavie ou en Irak par exemple, et compter ensuite sur les moyens militaires des États-Unis pour les faire respecter, eux dont rien dans la pratique “n’indique la moindre préoccupation sincère pour les droits de l’homme et de la démocratie” ? La réponse de Jean Bricmont est franchement négative. »
Serge Halimi, Le Monde diplomatique

« L’ouvrage de Jean Bricmont exprime la révolte morale d’un homme de science concerné par les guerres contemporaines et par la manière dont elles sont légitimées. Il ose porter un autre regard sur le discours destiné à conquérir l’adhésion des peuples et des individus et fait oeuvre de démystification. »
François Houtart, Alternatives Sud

Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique). Il a notamment publié Impostures intellectuelles avec Alan Sokal (Odile Jacob, 1997).

Télécharger la présentation vidéo de Jean Bricmont (format wmv, 34,8 Mo).

Télécharger l’entrevue de Jean Bricmont à l’émission Musironie, sur les ondes de CIBL 101.5 FM (mp3, 16,7 Mo – ogg, 12 Mo).

Télécharger la critique de L’Impérialisme humanitaire par Antoine Casgrain à l’émission Alternatives, sur les ondes CKRL 89.1 FM (mp3, 1,7 Mo – ogg, 2,7 Mo).

Télécharger la critique de L’Impérialisme humanitaire par Jacques Languirand à l’émission Par 4 chemins, sur les ondes de Radio-Canada 95.1 FM.

Télécharger l’entrevue avec Jean Bricmont à l’émission Les rejetons de Gérard Lambert, sur les ondes de CISM 89,3 FM. (mp3, 33,9 Mo – ogg, 21 Mo)

Bonnes feuilles (format pdf) 267 Ko
L'Impérialisme humanitaire
Parution : 07/09/2006
ISBN : 2-895960-38-0
248 pages
14 x 21 cm
20.85 $
Revue de presse
- Consulter David Murray Le Libraire, Janvier-Février 2007
- Consulter L'ingérence humanitaire n'est pas une panacée André Maltais L’autjournal, décembre 2006
- Consulter Le silence des humanitaristes Michel Lapierre Samedi 18 et dimanche 19 novembre 2006, Le Devoir
- Consulter Même les plus belles intentions Culture Hebdo.com
- Consulter L’Impérialisme humanitaire Raymond Legault À Bâbord !, octobre/novembre 2006
- Consulter L’impérialisme humanitaire : un livre essentiel contre l’idéologie du droit d’ingérence Bernard Rioux Presse-toi à gauche !, 11 septembre 2006
- Consulter Le danger des « bonnes intentions » Serge Halimi Le Monde diplomatique, mai 2006
- Consulter L’Impérialisme humanitaire Juan Gonzalez Alternatives, septembre 2006
À l’heure où le débat fait rage à savoir si nous devons ou non retirer nos troupes de l’Afghanistan, une lecture du dernier ouvrage de Jean Bricmont s’avère éclairante. Développant un argumentaire rigoureux pour soutenir une perspective anti-impérialiste, Bricmont déconstruit le discours des va-t-en-guerre qui se drapent sous les habits de la défense des droits humains. Bien que louables, les objectifs proclamés des partisans de l’ingérence humanitaire ne résistent toutefois pas à l’épreuve des faits. Bricmont relève les contradictions de ce discours dominant sur l’ensemble du spectre politique et souligne à grands traits les véritables coûts de ces entreprises militaires. Un ouvrage essentiel pour ceux et celles qui aspirent à l’édification d’un réel mouvement d’opposition aux guerres.
David Murray
Le Libraire, Janvier-Février 2007
Retour au sommaire des articles
L'ingérence humanitaire n'est pas une panacée

Jean Bricmont vient d’écrire un livre extraordinaire qui décortique « l’idéologie de notre temps » : celle qui se sert des idées de défense des droits de l’homme pour légitimer l’ingérence militaire unilatérale dans les pays pauvres.

Cette idéologie, dit le professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique), est le « cheval de Troie idéologique de l’interventionnisme occidental au sein de la gauche ».

Une bonne partie de la gauche, explique-t-il, défend les droits des minorités opprimées dans des pays lointains (Tchétchénie, Tibet, Kosovo, Kurdistan), proteste contre les violations des droits de l’homme à Cuba, en Chine ou au Soudan, dénonce la persécution des femmes dans les pays musulmans et la destruction de la forêt amazonienne. Elle le fait sans se poser de questions, avec un idéalisme presque « aveugle », finissant par admettre non seulement le droit, mais le devoir d’ingérence dans des pays souverains.

Ces défenseurs des droits de l’homme devraient pourtant savoir, écrit Bricmont, que l’Occident « est une source considérable de souffrances et d’oppressions » pour l’immense majorité du monde et, qu’à ce titre, il est lui-même en grande partie responsable des dictatures qui apparaissent dans le monde. « Quand des humains sont attaqués, explique Bricmont, ils ont souvent tendance à se défendre de façon excessive et irrationnelle », comme l’ont montré les états-uniens après le 11 septembre. Mais on présente la réaction américaine comme normale, alors que les réactions de l’URSS dans le passé, de Cuba ou du monde musulman aujourd’hui sont présentées comme « irrationnelles et déconnectées de toute menace ».

De plus, ajoute l’auteur, « une dictature est bien plus difficile à renverser ou à subvertir qu’une démocratie, ce qui fait que les assauts répétés des classes dirigeantes occidentales contre toute forme de socialisme, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, ont provoqué une sorte de sélection artificielle qui fait que seules les dictatures survivent ». Les droits de l’homme, raconte Bricmont, ont été présentés comme « l’âme de la politique étrangère américaine » par le président Carter alors que le prestige des États-Unis était au plus bas après l’échec du Viêt Nam. L’idéologie a une version modérée (protester en manifestant ou en envoyant des lettres contre les violations des droits de l’homme commises ou prétendument commises ailleurs) et une version plus dure (sanctions économiques et diplomatiques et éventuellement intervention militaire occidentale).

Pour bien des mouvements progressistes, les droits de l’homme sont devenus l’objectif principal, sinon unique, de leur action. Cela les mène à devenir « les idiots utiles » du néocolonialisme. Ces groupes refusent de voir que l’Occident, premier venu dans l’aventure du développement grâce notamment au colonialisme, interdit depuis aux pays pauvres de l’imiter réellement et d’avoir au moins les moyens de s’offrir la démocratie. Ils ignorent aussi les droits sociaux (santé, éducation, logement, travail, etc.). « Pourquoi, demande Bricmont, n’exigeons-nous pas des pays de l’Amérique latine qu’ils entreprennent des réformes pour rendre effectif l’accès aux soins de santé avec la même ferveur qu’on exige la démocratie à Cuba ? »

Pourquoi dire que tout le monde mange à sa faim en Tunisie entraîne immédiatement l’accusation de faire l’apologie de la dictature, alors que dire que le Brésil est une démocratie n’entraîne jamais celle de faire l’apologie des inégalités sociales ? La gauche, soutient Bricmont, devrait s’en tenir aux « arguments forts » contre les guerres. L’un d’eux est le respect du droit international.

Ce dernier, ajoute-t-il, est « un progrès majeur dans l’histoire humaine, comparable à l’abolition du pouvoir de la monarchie et de l’aristocratie, l’abolition de l’esclavage, le développement de la liberté d’expression, la reconnaissance des droits syndicaux et de ceux des femmes ou encore l’idée de sécurité sociale. » « Le droit international est de plus en plus attaqué, entre autres précisément parce qu’il n’offre pas assez de possibilités à l’ingérence unilatérale. »

Un autre argument fort consiste à garder une perspective anti-impérialiste. « Il faut fonder notre opposition aux guerres, spécifie Bricmont, sur le fait que les États-Unis et leurs alliés sont systématiquement hostiles à tout progrès social sérieux dans le Tiers-Monde » parce que cela menace potentiellement leur puissance. Dans plusieurs cas, ils encourageront « la subversion interne provoquée par des groupes sociaux, ethniques ou religieux ayant des revendications spécifiques difficiles à satisfaire. Toute répression de ces groupes, même si leurs activités étaient illégales et seraient tout autant réprimées ailleurs, sera condamnée au nom des droits de l’homme ».

La gauche, ajoute Bricmont, ne défend plus que des minorités qui, seules, ont le droit d’afficher des sentiments nationalistes. Toute référence aux intérêts de la nation est quasiment synonyme de fascisme. L’auteur dénonce fortement ce « fantasme anti-fasciste » consistant à dire qu’il ne faut pas répéter l’erreur passée quand « l’Occident, par lâcheté ou par indifférence, a trop tardé à faire une guerre préventive contre Hitler. » Mais, dit-il, « s’il n’y a pas eu de guerre contre Hitler, c’est entre autres parce que les réalisations sociales du fascisme faisaient partout l’admiration des couches sociales dominantes, les mêmes qui nous appellent aujourd’hui à mener des guerres préventives contre les nouveaux Hitler. »

L’idéologie de l’ingérence humanitaire culpabilise constamment les opposants aux guerres états-uniennes en leur disant, par exemple, qu’ils soutiennent Milosevic ou les Talibans. Mais « le monde est bien trop compliqué, selon Bricmont, pour que nous puissions contrôler toutes les conséquences indirectes de nos actions ». Cette culpabilisation amène la gauche à adopter ce que Bricmont appelle la position du « ni-ni » (ni Bush ni Saddam; ni Sharon ni le Hamas). On est loin du « FNL vaincra » pour le Viêt Nam, constate l’auteur. Qui songeait alors à dire « ni Johnson, ni Ho Chi Minh » ? Au début de la guerre d’Irak, Human Rights Watch et Amnesty International lançaient « un appel ferme aux belligérants pour qu’ils respectent les lois de la guerre ». Pas un mot sur l’illégalité, sur l’agression ou sur la disproportion des forces en présence. « Ces organisations, lance Bricmont, sont dans la situation de gens qui recommanderaient à des violeurs d’utiliser des préservatifs. »

De plus, maintenant que Milosevic et Saddam sont mis hors course, on fait quoi avec l’autre composante du « ni-ni » (avec l’OTAN et Bush) ? Rien, conclut Bricmont, et c’est là que réapparaît l’immense écart dans le rapport de force entre les États-Unis et leurs adversaires. Le « ni-ni » est aussi le symptôme « d’une dérive plus générale de la gauche qui, après l’échec du communisme, a adopté une attitude de pureté morale à bon marché » qui est « l’exact opposé de la politique ».

Pendant l’attaque contre Fallüdja, « les idées qui dominaient la gauche, au lieu d’un immense cri de protestation contre les atrocités américaines, étaient qu’il ne faut pas tomber dans l’anti-américanisme, ne pas se tromper d’ennemi, ne pas faire le jeu des islamistes ». Mais « toute politique effective a des côtés obscurs et des inconvénients ». Elle « revient souvent à défendre le moindre mal, par exemple le droit international par opposition à l’hégémonie américaine ». « Évidemment, ironise Bricmont, si on ne fait rien qui puisse avoir un effet dans le monde réel, on ne prend aucun risque et on ne sera pas accusé de soutenir Staline ou Pol Pot ».

L’auteur suggère enfin la création d’un « observatoire de l’impérialisme » pour dénoncer « les guerres et leur propagande, mais aussi les manoeuvres et pressions grâce auxquelles se perpétuent les injustices du monde ».

André Maltais
L’autjournal, décembre 2006
Retour au sommaire des articles
Le silence des humanitaristes

Jean Bricmont explique que la notion d’une guerre « propre et courte » au service des droits de l’homme mène aux pires contradictions en ruinant les principes de l’éthique. La vertu ne semble pas connaître aujourd’hui de frontières idéologiques. Dénoncer les pays islamiques au nom des droits des femmes est une pratique répandue aussi bien à gauche qu’à droite. Dès 1770, Voltaire signalait que le clergé catholique, alors très sournois, ne se privait pas de blâmer l’attitude des musulmans à l’égard de ce que l’on appelait hier encore le sexe faible!

C’est Jean Bricmont, polémiste politique et physicien, qui, dans son essai L’Impérialisme humanitaire, cite le célèbre philosophe des Lumières. L’intellectuel belge révèle que la bonne conscience de l’Occident a des racines anciennes et inattendues.

Si, au nom du christianisme, des théologiens européens reprochaient jadis à l’islam de réduire les femmes en esclavage, on imagine avec quelle assurance des partisans de la doctrine laïque des droits de l’homme peuvent désormais imposer l’humanitarisme occidental au reste du monde. Les défenseurs contemporains de la démocratie vont jusqu’à préconiser la guerre préventive pour propager leur conception de la vertu dans les pays qu’ils jugent arriérés.

Bricmont explique que la notion d’une guerre « propre et courte » au service des droits de l’homme mène aux pires contradictions en ruinant les principes de l’éthique. « L’exemple de l’Irak montre, écrit-il, que l’on sait quand une guerre commence mais pas quand elle finit, et qu’il est totalement utopique de s’attendre à ce qu’une armée, qui est attaquée sans arrêt par une guérilla, ne recoure pas à la torture pour obtenir des renseignements. »

En démystifiant l’ingérence prétendument démocratique et humanitaire, Bricmont prouve qu’elle voile les préoccupations hégémoniques des puissances occidentales, surtout celles des États-Unis. Il est très convaincant lorsqu’il précise que les interventions militaires s’appuient sur des critères géopolitiques plutôt que sur des raisons morales.

Il signale que Washington n’a pas perçu comme une ingérence bénéfique le renversement au Cambodge du régime sanguinaire de Pol Pot par le Vietnam, un pays antiaméricain. Bricmont n’a pas tort. Pour la Maison- Blanche, la stratégie l’emportait sur l’humanitarisme. « J’ai encouragé les Chinois à soutenir Pol Pot », avouait Zbigniew Brzezinski, conseiller du président Carter.

Conscient que la notion de guerre préventive, corollaire de la doctrine fumeuse de l’intervention humanitaire, a séduit une partie de la gauche occidentale, Bricmont détruit de belles illusions. En effet, les interventionnistes qui prétendent que l’on aurait pu enrayer à temps la menace nazie pour empêcher l’Holocauste idéalisent l’histoire.

Ils oublient que l’attaque de Pearl Harbor par le Japon en 1941 est le modèle embarrassant d’une guerre préventive non orthodoxe devant lequel Washington reste coi. Prévenir inconsciemment et en vain la tragédie d’Hiroshima, cela ne semble pas émouvoir les héritiers de ceux qui, durant l’Holocauste, se sont contentés de garder le silence.

Michel Lapierre
Samedi 18 et dimanche 19 novembre 2006, Le Devoir
Retour au sommaire des articles
Même les plus belles intentions
Encore récemment à la tribune des Nations-Unies le président George W. Bush justifiait l’invasion de l’Irak par la nécessité d’implanter la démocratie, là et ailleurs dans le monde. Dans les mots de Jean Bricmont professeur de physique théorique à l’Université belge de Louvain c’est carrément de l’impérialisme humanitaire. On doit à cet universitaire les fameuses Impostures intellectuelles parues chez Odile Jacob. Pour illustrer comment les règles du droit international sont constamment violées il cite le philosophe Bertrand Russell qui parlant des responsabilités de la Première Guerre mondiale, écrivait que c’était comme discuter d’un accident de la route dans un pays dépourvu de codes routiers. En somme aura compris que cet essai fort opportun traite des dérives de l’action humanitaire. Voyez en Afghanistan où partis pour maintenir la paix, nos soldats canadiens sont carrément pris dans la tourmente de la guerre au bénéfice surtout de l’impérialisme américain.
Culture Hebdo.com
Retour au sommaire des articles
L’Impérialisme humanitaire

Professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique), Jean Bricmont est également un intellectuel engagé qui intervient dans les débats politiques de la gauche, en particulier sur le sujet des guerres impérialistes et de leurs justifications. Certaines de ses contributions sur les cas spécifiques de la Yougoslavie, du Congo, de la Palestine et de l’Irak, de même que des textes sur le 11 septembre 2001 et le fondamentalisme américain sont publiés en annexe. En écrivant L’Impérialisme humanitaire, Bricmont a voulu répondre à un certain nombre de ses critiques en explicitant la perspective générale qui devrait, selon lui, présider à nos prises de position particulières. D’entrée de jeu, il affirme : « L’idéologie de notre temps, en tout cas en ce qui concerne la légitimation de la guerre, n’est plus le christianisme, ni la “mission civilisatrice” de la République, mais bien un certain discours sur les droits de l’homme et la démocratie, mêlé à une représentation particulière de la Deuxième Guerre mondiale. [...] C’est à ce discours et à cette représentation qu’il faut s’attaquer si l’on veut construire une opposition radicale et sans complexe aux guerres actuelles et futures. »

Sans escamoter la question des appuis indirects ou objectifs que certaines de nos actions antiguerre peuvent apporter à des dictatures ou des régimes répressifs, l’auteur propose de fonder nos actions « sur une analyse reliant chaque situation concrète à des principes généraux qui, eux, peuvent être défendus par des raisonnements philosophiques et historiques ». Ne remettant pas en question l’universalité des aspirations et des droits formulés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, il pose des questions conséquentes à plusieurs défenseurs des droits humains, qui sont trop souvent animés par un sentiment d’urgence à faire le bien… en soutenant l’intervention des armées occidentales.

Des questions sur l’ambiguïté du « nous » dans les discours du genre « nous devons intervenir pour… ». Des questions sur les liens quasi inévitables entre ingérence et guerre, entre guerre et torture. De même, si l’on ne peut nier que nos sociétés occidentales soient généralement plus libres, comment peut-on ignorer à quel prix pour les autres sociétés ? Quel chemin pouvons-nous proposer à ces dernières, celui que nous avons emprunté ne leur étant évidemment pas accessible ? Dans notre opposition à la guerre, quels sont les arguments faibles et quels sont les arguments forts ? Et pourquoi ? En s’appuyant sur de nombreux exemples historiques, mais aussi sur la présentation de situations hypothétiques, il tente d’éclairer ces questions, d’offrir des pistes de solution.

Le livre de Jean Bricmont est une contribution importante à l’élaboration d’une pensée cohérente sur la question de la guerre et des droits humains. Il est important pour nous ici même. En effet, le Canada – par ses idéologues, son général Dallaire et ses initiatives internationales – a joué un rôle important dans la formulation de ce nouveau « devoir d’ingérence humanitaire » auquel de nombreux progressistes d’ici souscrivent. Des progressistes qui cherchent encore parfois comment une armée d’occupation canadienne en Afghanistan pourrait être autre chose qu’une armée d’occupation, comment un projet impérialiste pourrait se transformer en bonne action…

Raymond Legault
À Bâbord !, octobre/novembre 2006
Retour au sommaire des articles
L’impérialisme humanitaire : un livre essentiel contre l’idéologie du droit d’ingérence

Jean Bricmont, professeur de physique théorique à l’Université de Louvain, publie un livre qui constitue un brillant travail de déconstruction de l’idéologie de l’impérialisme humaniste. C’est une contribution essentielle pour nous et elle peut nous aider à étoffer l’argumentation du mouvement pour le retrait des forces armées canadiennes d’Afghanistan.

Une des caractéristiques du discours dominant dans les pays occidentaux, soutient-il, est l’impératif d’ingérence humanitaire. Selon cette idéologie, les puissances occidentales seraient pleinement justifiées d’intervenir dans le tiers-monde et dans les affaires intérieures des autres États car leurs interventions viseraient essentiellement à défendre la démocratie et les droits de l’Homme. Ce discours cherche à travestir des interventions meurtrières en gestes démocratiques et généreux. Alors que la politique internationale des États-Unis ne démontre aucune préoccupation pour le développement des droits de l’Homme, la défense du droit d’ingérence au nom de motifs humanistes cherche à légitimer les interventions et des guerres préventives.

Ce discours est maintenant à la base de toutes les justifications des interventions impérialistes dans le tiers-monde. Il est devenu « le principal obstacle à la construction d’un mouvement effectif d’opposition aux guerres impériales ». Ce discours sert de couverture à la remise en cause radicale par les puissances occidentales du droit international. Un des piliers, justement, du droit international est qu’aucun pays n’a le droit d’envoyer des troupes dans d’autres pays sans le consentement de son gouvernement. « La prise de conscience de l’idée que le droit international doit être respecté et que les conflits entre États doivent pouvoir être contrôlés par une instance internationale est en soi un progrès majeur dans l’histoire humaine, comparable à l’abolition du pouvoir de la monarchie et de l’aristocratie, l’abolition de l’esclavage, le développement de la liberté d’expression, la reconnaissance des droits syndicaux et de celui des femmes, ou encore l’idée de sécurité sociale » (page 104). Et ce droit international est essentiel pour éviter un état de guerre généralisé ou la dictature d’un seul pays comme les États-Unis qui sont systématiquement opposés à tout progrès social dans les pays du tiers-monde.

Sa critique d’une gauche timorée face à la dénonciation de l’impérialisme est particulièrement importante. Il critique la théorie du Ni Ni qui prend prétexte de l’existence de gouvernements autoritaires dans le tiers-monde pour prendre une égale distance entre l’impérialisme et ces dictatures. Cette gauche établit une fausse symétrie qui conduit à une attitude conciliatrice avec son propre impérialisme. « Une réaction morale élémentaire, écrit-il, consisterait à s’opposer en premier lieu aux agressions dont nos gouvernements sont responsables ou, alors, à les approuver franchement, avant même de discuter de la responsabilité des autres » (page 134). Prendre une attitude d’opposition systématique aux interventions militaires de son pays n’est pas respectable pour les médias et intellectuels dominants, mais le mouvement anti-guerre ne pourra se construire que s’il mène un combat idéologique contre la propagande de guerre et les mystifications, entre autres humanitaires, sur lesquelles elle s’appuie. » (p. 135)

Il n’y a pas de conflit, soutient-il enfin, entre respect strict de la souveraineté nationale et la défense (non hypocrite) des droits de l’Homme. Les partisans du droit d’ingérence sont toujours prêts à justifier les interventions militaires au nom des droits de l’Homme, mais ils sont muets vis-à-vis des choix des grandes compagnies pharmaceutiques, du maintien des peuples dans l’endettement et ils sont sourds aux réalités vécues quotidiennement par les peuples du tiers-monde.

Le livre de Jean Bricmont est maintenant disponible en librairie. Il faut le lire, le discuter, car il constitue un instrument important pour renforcer notre résistance à des politiques effrayantes et mensongères mises en oeuvre en notre nom, selon l’expression de Normand Baillargeon qui en a écrit la préface.

Bernard Rioux
Presse-toi à gauche !, 11 septembre 2006
Retour au sommaire des articles
Le danger des « bonnes intentions »

Alibis humanitaires pour équipées impériales

Peut-on poser des principes humanitaires, invoquer les « droits de l’homme » en ex-Yougoslavie ou en Irak par exemple, et compter ensuite sur les moyens militaires des États-Unis pour les faire respecter, eux dont rien dans la pratique « n’indique la moindre préoccupation sincère pour les droits de l’homme et de la démocratie » ? Dans la mesure où « les défenseurs des droits de l’homme n’ont aucune influence, en tout cas aucune influence modératrice, sur la force qu’ils encouragent, celle de l’armée américaine », la réponse de Jean Bricmont est franchement négative.

Mais l’auteur n’a pas choisi notre repos intellectuel. Il enchaîne donc sur une autre question : que valent des priorités « démocratiques » quand elles deviennent définies de manière tellement floue (liberté d’expression, droit de vote) que des forces que la démocratie n’inspire guère peuvent s’en réclamer­ uniquement quand ça les arrange…­ pour consolider leur ordre social et leur empire ? Là encore, Jean Bricmont ne biaise pas, et parfois il dérange. Au fil d’une démonstration à ce point « rationnelle » et froide qu’elle peut sembler plus intellectuelle que « politique », il prend de front quelques-unes de nos impulsions les plus « altruistes » (ou les plus interventionnistes) en suggérant qu’elles furent partiellement enfantées par « une trentaine d’années de livres, de films, de cours, d’arguments ressassés dans les médias, le tout en général bien financé ». L’ensemble aurait servi de « cheval de Troie idéologique de l’interventionnisme occidental au sein des mouvements qui lui sont en principe opposés ».

Soit, mais refuser l’« ingérence humanitaire » ne revient-il pas, dans certains cas, à laisser s’accomplir des massacres ? Allant jusqu’au bout de sa logique, l’auteur récuse tout « remède » occidental, y compris face aux maux les plus épouvantables : « Nous n’avons pas de solution aux problèmes des autres, et par conséquent nous ferions mieux de ne pas nous mêler de leurs affaires (...) Les anticolonialistes britanniques ne pouvaient pas garantir que la fin de l’empire des Indes ne se passerait pas de façon tragique. Était-ce une raison pour demander que l’Angleterre occupe l’Inde indéfiniment ? »

Derechef, le raisonnement débouche sur l’exigence d’un retrait immédiat des troupes coalisées d’Irak, infiniment plus pertinente pour l’auteur que le refus de la torture, conséquence normale de toute occupation : « Si l’on reconnaît que l’invasion était illégale et que les prétextes invoqués étaient faux, pourquoi ne pas exiger que les Américains s’en aillent tout simplement ? » On pourrait objecter que, depuis l’invasion de 2003, une nouvelle situation a été créée et que, en bonne logique politique, c’est par rapport à celle-ci, pas à l’antérieure, qu’il convient dorénavant de se déterminer. Jean Bricmont ne retient pas cette objection, tant la métamorphose, en particulier dans certains milieux « de gauche », du vieil internationalisme à dimension sociale en nouvel impérialisme libéral suscite chez lui un sentiment de révulsion. Il ne laissera personne oublier en tout cas qu’en Irak et ailleurs « le moralisme d’un Kouchner a justifié indirectement le cynisme d’un Rumsfeld ».

Ce cynisme, Noam Chomsky rappelle, citant Winston Churchill en 1914, qu’il ne date pas d’hier et qu’il est plutôt rafraîchissant, en particulier quand on le compare à la glu compatissante de la « doctrine des bonnes intentions » relayée avec empressement par les médias. L’homme d’État britannique admettait en effet : « Nous avons accaparé une part tout à fait disproportionnée de la richesse et des échanges du monde. Territorialement, nous avons tout ce que nous voulons, et notre prétention à jouir sans encombre de nos immenses et splendides possessions, acquises essentiellement par la violence, conservées par la force, paraît souvent moins raisonnable aux autres qu’à nous-mêmes. »

Serge Halimi
Le Monde diplomatique, mai 2006
Retour au sommaire des articles
L’Impérialisme humanitaire

Doit-on bombarder un peuple entier—incluant les femmes—sous prétexte que ces dernières sont soumises à un régime barbare et dégradant ? Un pays qui soutient des dictatures partout dans le monde a-t-il la légitimité pour entreprendre des « changements de régime » lorsque cela lui convient, simplement en prétendant « construire la démocratie » ? C’est à ces questions, où les considérations politiques, éthiques et morales sont aussi nombreuses que complexes, que s’attaque Jean Bricmont dans cet excellent ouvrage, en répondant… non !

Professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique) et auteur, avec Alan Sokal, du retentissant Impostures intellectuelles (Odile Jacob, 1997), Jean Bricmont applique à ces questions un rationalisme d’une rigueur implacable. En quelques thèses bien ordonnées, l’auteur déconstruit les mythes chers à l’Occident depuis qu’il a entrepris de conquérir le monde, du « fardeau de l’homme blanc » au « devoir d’ingérence » en passant par toutes leurs déclinaisons « démocratiques » et « humanitaires ». La gauche et les ONG n’échappent pas à l’oeil scrutateur (et accusateur) de Jean Bricmont, elles qui trop souvent, en Afghanistan notamment, s’échinent à trouver les explications les plus tarabiscotées pour justifier l’injustifiable : leur appui servile à l’impérialisme le plus brutal—pourvu qu’il se drape dans les oripeaux de la « liberté ».

On retiendra notamment les arguments anti-impérialistes évoqués dans le chapitre « L’arme de la culpabilité », où l’auteur pourfend les tenants de la thèse du « ni-ni » (« ni Israël, ni le Hezbollah », dirait-on aujourd’hui). Les tenants du « ni-ni » font d’abord fi des rapports de force dans le monde, se gardent soigneusement de discriminer les agresseurs des agressés, les dominants des dominés et, ajoute Bricmont, font « comme si nous étions situés au-dessus de la mêlée, en dehors de l’espace et du temps, alors que nous vivons, travaillons et payons des impôts dans les pays agresseurs et leurs alliés ». Des arguments forts pour une opposition sans complexe aux guerres actuelles et futures.

Juan Gonzalez
Alternatives, septembre 2006
Retour au sommaire des articles
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net - Graphisme : Charlotte Lambert