Monopoly numérique

Publié le 27 novembre 2018, dans Revue de presse

L’observation d’Andrew Lewis, « If you don’t pay for it, you’re not the customer ; you’re the product being sold » — qu’on pourrait traduire par : Si c’est gratuit, c’est que vous n’êtes pas la clientèle visée ; c’est vous le produit —, est devenu un adage populaire pour exprimer le modus operandi des grandes minières de données que sont Google, Facebook, Amazon et autres. Loin d’être rebiffés par ces figures orwelliennes d’un capitalisme à la sauce Big Brother, les produits que nous sommes se passeraient difficilement des outils qu’elles mettent à notre disposition ; et si nous savons que notre vie privée est vendue au plus offrant, nous pouvons toujours être confortés par la croyance que notre quotidien est, somme toute, aussi banal que notre amour pour le partage des vidéos de chatons. De fait, l’extraction et le traitement des données, ainsi que la revente de celles-ci aux annonceurs, apparaissent comme des modèles abstraits, et leur insertion dans le capitalisme avancé, inaccessible.

La proposition de Capitalisme de plateforme : L’hégémonie de l’économie numérique de Nick Srnicek, dont la traduction française est parue récemment chez Lux, a ceci d’original qu’elle remet l’économie numérique dans son contexte d’émergence en tant que mode de production capitaliste pour en observer les tendances. L’essai de 154 pages se divise en trois chapitres au cours desquels le lectorat découvre différents aspects qui permettent de mieux saisir comment l’économie numérique ne représente pas un renouveau du capitalisme, mais son inexorable prolongement.

Srnicek explore d’abord trois moments clés du capitalisme récent, soit la récession des années 1970, le boom du point-com des années 1990 et son effondrement, puis la crise de 2008 et ses suites. Il en dégage l’évolution de deux éléments fondamentaux, les modèles d’entreprises et la structure de l’emploi, pour montrer comment ces moments se nourrissent les uns les autres. Il dresse ainsi le portrait d’un capitalisme insatiable, fondé sur la concurrence et le profits, dont l’économie numérique est la soupe du jour. Malgré la complexité du propos – alerte aux grands schèmes des politiques monétaires, de l’évasion fiscale et de l’austérité – Srnicek parvient toutefois à livrer un résumé simple et éclairant, rendant largement accessible le vocabulaire économique.

Après avoir historicisé l’engouement pour les actifs risqués des nouvelles technologies, Srnicek élabore une typologie des plateformes. Il les modélise selon cinq grandes catégories : les plateformes publicitaires, nuagiques, industrielles, allégées et les plateformes de produits. Il souligne leurs principales caractéristiques, leurs dispositifs d’extractions de données ainsi que leurs méthodes de croissance et de rentabilité. De façon générale, la plateforme pourrait être définie comme une infrastructure de médiation entre divers usagers, qui repose sur un effet de réseau et rivalise de tactiques pour susciter toujours plus d’adhésions en offrant produits et services dans un univers entièrement sous son contrôle. Le tout dans un seul objectif, celui de l’accumulation de données ; c’est là le grand bouleversement du capitalisme de plateforme : faire des données une matière première, porteuse d’une valeur et pouvant être profitable.

Bien que les données, qui reposent sur l’enregistrement des activités des usagers, puissent sembler dessiner les contours d’un capitalisme sans la propriété, l’auteur suggère plutôt que « nous n’assistons pas à la fin de la propriété mais bien à sa concentration ». Il montre, à cet effet, que les géants de l’information ne se contentent pas de s’approprier et d’analyser les données, mais qu’ils font aussi main basse sur l’ensemble des infrastructures de la société. Pour enraciner cette hypothèse, l’auteur analyse les grandes  tendances suscitées par la concurrence entre plateformes, toutes plus monopolistiques les unes que les autres, et la recherche de la rentabilité. Srnicek réinsère ensuite ces enjeux dans le contexte historique du capitalisme pour en envisager les principales limites, notamment la sous-traitance (et son corollaire, la précarisation de l’emploi), la rentabilité déficitaire d’un modèle d’entreprise reposant sur la croissance avant les profits et la précarité liée à la spéculation et aux revenus publicitaires.

Dans un très court sous-chapitre, l’auteur esquisse quelques prédictions (la fin de la plateforme allégée, la possibilité de faire reposer certaines plateformes sur l’abonnement plutôt que sur les revenus publicitaires, la mort du financement croisé, etc.). Contre les monopoles, il propose rapidement quelques avenues : les plateformes coopératives, les réglementations de l’État et les plateformes collectives. Devant le sentiment d’urgence que suscite l’essai, on en prendrait plus !

Si le ton limpide et synthétique de l’exposé permet d’apprendre au néophyte comment fonctionne l’économie numérique et ses plateformes, le style didactique et les répétitions qu’il entraîne, en revanche, conviennent moins au lectorat plus averti, qui trouvera toutefois dans l’ouvrage une foisonnante source de références.

Marie-Christine Lemieux-Couture, Spirale, 27 novembre 2018

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