Premiers de cordée

Publié le 31 mai 2018, dans Revue de presse
Les normes naissantes du capitalisme s’entrevoient à l’ombre d’un gibet londonien au XVIIIe siècle.

À l’extrémité nord-est de Hyde Park se dressait le gibet de Tyburn, l’«arbre aux pendus» de Londres. De 1571 à 1783, 50 000 personnes y furent exécutées en public. En examinant les décisions de justice qui ont conduit à ces arrestations et les confessions des suppliciés recueillies par des aumôniers qui en faisaient le commerce, l’historien américain Peter Linebaugh montre qu’au XVIIIe siècle Tyburn a avant tout servi à punir des atteintes à la propriété et du faux monnayage commispar des artisans qualifiés, des apprentis et des marins de toutes origines, londonienne, anglaise, irlandaise et étrangère.

Prototype de cette «histoire par le bas», du point de vue des dominés, inaugurée par le Britannique Edward P. Thompson, l’ouvrage reconstitue les conflits de classes naissants dans l’«atelier du monde» qu’est alors l’Angleterre. Jadis toléré comme un complément de rémunération, le chapardage devient un délit majeur, la propriété privée, un absolu. Pour s’implanter, le capitalisme exige une mutation anthropologique profonde. Il faut briser l’indolence native des pauvres et leurs velléités d’indépendance, faire entrer dans les têtes des futurs ouvriers de la grande industrie les normes économiques, juridiques et morales du nouveau système. À côté de cette forte leçon de sociologie historique, les récits des vies des pendus font aussi de ce livre un passionnant tableau du Londres des «classes dangereuses», une vibrante Comédie humaine des sans-grade.

Le Nouveau Magazine littéraire, no 6, juin 2018