Pourquoi relire Voltairine de Cleyre?

Publié le 24 février 2018, dans Revue de presse Pourquoi relire Voltairine de Cleyre?

À l’heure du mouvement de dénonciation #MoiAussi, de la réaffirmation du consentement et de la critique des inégalités entre les sexes, les écrits de la féministe Voltairine de Cleyre trouvent toujours écho au Québec, même deux siècles plus tard.

« C’est un viol quand un homme s’impose sexuellement à une femme, qu’il ait l’autorisation de la loi sur le mariage ou non », affirme la féministe américaine dès 1895, dénonçant la domination masculine et les rapports sexuels sans consentement.

Ses revendications se retrouvent dans Écrits d’une insoumise, qui vient de paraître en français aux éditions Lux et qui rassemble 16 essais et 14 poèmes de la militante. En guise d’introduction, Normand Baillargeon et Chantal Santerre ne manquent pas de retracer le parcours de cette femme « remarquable » dont la pensée a été « la plus avant-gardiste, féconde et originale ».

Ses mots sauront interpeller les femmes du XXIe siècle qui continuent de se battre contre les mêmes injustices.

« Ça ne fait pas si longtemps que les législations ont changé dans les pays occidentaux pour reconnaître le viol conjugal. On a mis beaucoup de temps à accepter qu’il y ait des abus parfois dans des relations amoureuses et que c’est inacceptable », explique la doctorante en études littéraires à l’Université du Québec à Montréal Ariane Gibeau.

En 2015, alors qu’elle donnait un cours sur la pensée féministe, Arianne Gibeau proposait à ses étudiants d’analyser des textes de Voltairine de Cleyre. « Je voulais montrer que le féminisme du XXe siècle, c’est plusieurs courants de pensée, car on a tendance à l’associer surtout aux luttes pour le droit de vote et le statut juridique des femmes à l’époque », explique-t-elle.

Les revendications de Voltairine de Cleyre se démarquent. Se qualifiant d’anarchiste, la féministe adopte une position plus marginale que ses consoeurs. Au lieu de lutter pour le droit de vote des femmes — puisqu’elle ne croit pas au système politique en place —, elle préfère déployer son énergie dans la défense d’autres causes. Elle appelle au droit des femmes à retrouver le contrôle sur leur corps et leur sexualité, à la réorganisation des rapports entre hommes et femmes et à la fin de l’éducation genrée des enfants. Elle critique aussi le mariage, qu’elle qualifie « d’esclavage sexuel », à l’image de « l’esclavage salarial dans la sphère publique ».

« C’est important de relire Voltairine de Cleyre, assure Ariane Gibeau. Ce n’est pas rien qu’une femme du XIXe-XXe siècle cerne déjà que les comportements sont construits socialement. Elle aborde des sujets toujours d’actualité qui reviennent périodiquement dans les débats de société, car c’est quelque chose qui n’est toujours pas accompli dans la lutte féministe. »

Si l’on s’en tient aux écrits de Voltairine de Cleyre, les revendications féministes n’ont donc pas beaucoup changé depuis deux siècles. « Elle restait très avant-gardiste pour l’époque, constate Ariane Gibeau. Mais ça montre aussi que notre société évolue lentement. »

Loin d’être pessimiste, la doctorante y voit une raison de plus de continuer « à militer et à avancer pour faire valoir les droits des femmes ». « Voltairine de Cleyre nous oblige à nous mettre en colère et à nous battre. »

Extrait de «Écrits d’une insoumise»

« Pour que la vie puisse croître, il faut que les hommes et les femmes restent des personnalités séparées. Ne partagez rien avec votre amant(e) que vous ne partageriez avec un(e) ami(e). Je crois que le mariage défraîchit l’amour, transforme le respect en mépris, souille l’intimité et limite l’évolution personnelle des deux partenaires. C’est pourquoi je pense que “le mariage est une mauvaise action”. »

Annabelle Caillou, Le Devoir, 24 février 2018

Photo: Voltairine de Cleyre à 35 ans

Lisez l’original ici.