À tout seigneur tout honneur!

Publié le 20 février 2017, dans Revue de presse

Il faut lire Ne renonçons à rien, crayon à la main: ce sera désormais une référence incontournable.

Le livre a beaucoup plus de profondeur que ce que laissaient croire les grandes thèmes soulignés lors de son lancement la semaine dernière.

D’abord, c’est bien écrit, c’est simple, direct, accessible à tous, exempt de jargon intellectuel ou gauchiste. C’est didactique mais pas militant ni moralisant.

Ensuite, c’est un témoignage unique : témoignage de milliers de personnes, sur tout le territoire québécois, qui se sont déplacées et exprimées à cœur ouvert, mais aussi, témoignage des 9 membres de l’équipe généreuse de Faut qu’on se parle. Leurs constats rejoignent peut-être souvent ce que nous révèlent les sondages, mais ce sont des témoignages vivants, et le bilan qui en est fait, même s’il manque un peu d’une vision directrice comme tout ouvrage collectif, va beaucoup plus loin qu’une simple compilation. Le tableau qui en résulte, globalement, est plus compréhensif et cohérent que tout ce qui s’est écrit depuis quelques années sur les défis de la société québécoise. On y trouve notamment ce qui manquait beaucoup jusqu’ici dans les mouvements progressistes : une vision claire du rôle central que joue le système économique actuel et ses implications dans nos vies, bien au-delà de la seule défense des groupes défavorisés ou des minorités.

Les enjeux

Les premières 150 pages tracent un portrait remarquable des grands enjeux du Québec en ce moment, au niveau de l’économie, de l’endettement, des services publics face à l’austérité et à la privatisation (santé, éducation, enfance, famille, communautés locales, etc.), de la vie culturelle et de l’information, des institutions et de la vie démocratique, du pluralisme et des minorités, de la transition écologique. Il est évidemment impossible pour nous de distinguer ce qui vient des participants et ce qui tient de la lecture qu’en ont faite les auteurs. De ces portraits, remarquables pour la plupart, sont dégagées les 8 priorités qui constituent la deuxième partie de l’ouvrage: une école citoyenne, une politique économique territoriale et écologique, la participation une vie démocratique souveraine, une culture et une information représentative, une identité qui intègre notre nouvelle diversité, la réconciliation avec les Premières nations, un mode de vie axé sur la famille et la proximité.

On sent très bien, même s’ils ne sont pas nommés, l’influence pertinente des membres de l’équipe : Jean-Martin Aussant pour l’économie du Québec, Alain Vadeboncoeur pour les services publics (la santé notamment), Gabriel Nadeau-Dubois pour l’éducation, Claire Bolduc pour les régions, la décentralisation et l’agriculture, Karel Mayrand pour la transition écologique, Véronique Côté et Aurélie Lanctot pour la culture et l’information, Maïtée Labrecque-Saganash pour les Premières nations. Will Prosper pour les minorités culturelles.

Déficit démocratique

Le dossier le plus faible me paraît celui de la démocratie. Alors qu’on souligne à bon droit tout au long du livre le sentiment général exprimé par les participants de leur perte totale de contrôle sur les décisions collectives et du déficit démocratique, l’analyse de la crise démocratique demeure superficielle et fragmentaire: elle souligne avec raison les nouvelles menaces à la démocratie que sont les lobbies, les sondages superficiels, la polarisation excessive, la partialité des médias d’information, les poursuites abusives, les insuffisances de l’éducation; elle suggère des mesures de démocratisation de l’économie, de l’éducation, des services publics; mais, au-delà de quelques réformes ponctuelles (rappel des élus, mode de scrutin, initiative populaire), elle ne s’attaque pas aux causes profondes de la perte de souveraineté politique du peuple : le système de représentation, le système de parti, le processus électoral lui-même, le système parlementaire de type monarchique britannique, l’absence de démocratie territoriale et de contrôle direct des citoyens, etc. L’absence totale de référence au rôle-clé que pourrait et devrait jouer un processus constituant (Assemblée constituante et constitution citoyennes) pour redéfinir le Québec, ce qu’il est, ce qu’il veut être, comment il veut se gouverner et participer aux décisions me paraît impardonnable alors que ce projet est de plus en plus perçu au Québec et ailleurs comme incontournable. Il figure même au premier plan du programme de Québec solidaire et je sais pertinemment que plusieurs participants en ont fait état.

Le problème de la souveraineté de l’État québécois y est relié avec raison à celui de la souveraineté du peuple et de la démocratie, mais il est vite réduit au problème de repli identitaire qu’on prête systématiquement au mouvement indépendantiste, ainsi qu’au peu d’intérêt porté à la diversité et aux Premières nations. Pas un mot sur l’identité propre du Québec dans le Canada, en Amérique et dans le monde, notamment la langue et la culture française, sans quoi on ne saurait parler de peuple ni de pays.

Les faiblesses

On touche d’ailleurs ici aux deux marottes de l’ouvrage, qui deviennent parfois d’autant plus blessantes qu’elles me paraissent inexactes dans bien des cas : le repli identitaire et l’injustice envers les Premières nations.

D’abord, l’opposition qu’on ne cesse de vouloir imposer entre avenir du Québec et repli identitaire est nettement obsessive. La très grande majorité des Québécois et des indépendantistes n’opposent aucunement leur appartenance à une histoire, où on tente toujours de les maintenir dans un statut de minorité et de tutelle, et une ouverture du Québec au monde actuel : rayonnement culturel, financiarisation de l’économie, transition écologique, décarbonisation de l’économie, métissage des cultures, mondialisation et technologies des communications sont toutes des réalités qui font partie des préoccupations des Québécois. Le Québec est au monde plus que jamais. Cette obsession du repli indentitaire que nourrissent certains est en passe de devenir un obstacle plus grand que le danger lui-même qu’elle dénonce. La phrase de Jean-Martin Aussant, dans le carnet de tournée qui clôture le livre, est d’autant plus opportune : « Le discours public des dernières années, celui qui trop souvent porte sur les soi-disant faiblesses et travers du Québec, doit cesser ».

Quant à la question des Premières nations, on souligne avec raison que nos manuels d’histoire ont faussé notre image des Indiens et qu’on ne rend toujours pas justice à leurs droits territoriaux, politiques et culturels. Mais les études récentes sur Champlain et la Nouvelle-France montrent qu’il y a eu à l’origine une expérience de partenariat avec les Indiens bien différente de l’hostilité pratiquée à leur égard par les colonies anglaises d’une part, et d’autre part – et ici je m’explique mal que la présence de Maïté Labrecque-Saganash, elle-même crie, n’ait pas nuancé le propos – le modèle de cohabitation territoriale et d’auto-gouvernement instauré par la Convention de la Baie-James et la Paix des Braves dans les territoires de la Baie-James et du Nunavik, est une avancée unique au Canada, qui fournit indubitablement des pistes de solution pour l’ensemble des peuples premiers chez nous et ailleurs; comment peut-on les passer sous silence? On semble ignorer également les recommandations de la Commission Erasmus-Dussault. J’ai l’impression que le souci de justice envers les Premières nations aurait intérêt à dépasser un certain militantisme ou romantisme qui ne tient pas compte de toute la réalité.

Le dossier de la diversité est empreint de la même partialité à mon avis. Nous sommes tous conscients que le Québec n’est plus une société homogène comme il y 50 ans, et que ce problème du pluralisme est vécu bien différemment à Montréal et dans les régions éloignées. On commence à entrevoir que le règne dominant du mâle blanc tire à sa fin. Il y a malheureusement encore des manifestations de racisme, de xénophobie, d’islamophobie, d’extrême droite. L’Islam radical, il ne faut pas se le cacher, pose problème en bien des endroits. Le phénomène n’est d’ailleurs pas propre au Québec : il est mondial. Il ne faut pas pour autant succomber à la tentation de faire de la défense des minorités et de la diversité l’enjeu central d’un projet politique. Cet enjeu, comme celui de l’égalité homme-femme, fait partie intégrante des enjeux économiques, sociaux, culturels et démocratiques. En général, Ne renonçons à rien évite cet écueil. Mais il demeure inadéquat en ce qui concerne la façon d’assumer notre nouvelle diversité culturelle et religieuse. L’absence de toute référence à la laïcité en dit long sur l’approche de certains membres de l’équipe. C’est une faiblesse certaine de l’ouvrage.

Pas si terre-à-terre que ça

Somme toute, on n’est pas si loin de l’utopie bien comprise. Lecture faite de l’ouvrage, je comprends difficilement ce qu’en disait Gabriel Nadeau-Dubois en fin de semaine dans Le Devoir : « Notre démarche propose l’inverse d’une utopie. Nous avons accouché d’une proposition résolument contemporaine et très ancrée dans le réel, d’une étonnante simplicité. C’est l’inverse d’un projet idéal. »

En fait, on est loin de la liste d’épicerie que laissaient entendre ces propos, et on n’est pas loin d’un projet politique qui réponde au déficit démocratique et écologique actuel. Ce Québec au monde et dans le monde et pour le monde, c’est un projet politique inspirant qui se démarque de celui que nous proposent les partis en place, y compris Québec solidaire.

Il est dommage que ce bilan n’explore pas davantage la stratégie politique pour sa mise en œuvre. Je doute que les participants n’aient pas abordé le sujet sans vouloir tomber pour autant dans la partisanerie. On rejoint ici encore la faiblesse de la proposition en ce qui a trait à la restauration de la démocratie et de la souveraineté du peuple : celle-ci est le passage obligé du changement, car ce changement ne pourra surgir uniquement d’initiatives alternatives marginales : il doit passer par le pouvoir, par une redéfinition de nos institutions démocratiques de façon à nous re-constituter en collectivité et en communautés démocratiques maîtres de leurs décisions.

La grande question qui se pose maintenant, c’est dans quelle mesure Québec solidaire, Option nationale ou le PQ peuvent-ils porter un projet progressiste élargi et assaini comme celui-ci, qui repose pour le moment essentiellement sur l’intelligence, la liberté et la complémentarité de quelques personnes : Jean-Martin Aussant, Alain Vadeboncoeur, Claire Bolduc, Karel Mayrand, Gabriel Nadeau-Dubois, sans oublier l’appui et la reconnaissance qu’ils se sont mérités de dizaines de milliers de Québécois.

Roméo Bouchard, 20 février 2017

Lisez l’original ici.