Book Reviews – De la démocratie au Québec 1940–1970

Publié le 1 septembre 2007, dans Revue de presse

La réflexion théorique et les débats idéologiques entourant la notion de démocratie ne sont pas près de s’épuiser. Il s’agit d’un thème important, sinon central, dans nos sociétés libérales, qui ne perd jamais de son actualité. La littérature contemporaine en philosophie politique, ainsi que les études comparées des politiques canadienne et québécoise, abordent régulièrement le thème de la démocratie, des conditions de sa réalisation et des mécanismes institutionnels qui lui donnent corps. L’ouvrage de Michel Lévesque nous rappelle que les enjeux idéologiques qui y sont associés ont aussi fait l’objet de réflexions et de débats au Québec entre 1940 et 1970. La lecture de ces textes illustre bien le fait que la démocratie se présente toujours comme un idéal à réaliser, mais surtout que les évaluations que l’on peut en faire sont en grande partie déterminées par le contexte historique. Michel Lévesque note «une tendance manifeste chez plusieurs auteurs à présenter leurs présupposés comme des vérités établies en s’appuyant sur une interprétation empirique de l’histoire en lieu et place d’analyses approfondies et étoffées» (p. xxxv). Le passage du temps nous permet de réaliser la pertinence de cette remarque à la lumière des préoccupations qui dominaient au milieu du 20e siècle au Québec et au Canada. Toutefois, il pourrait tout aussi bien s’agir d’un rappel méthodologique à l’endroit des jugements qui sont posés aujourd’hui sur l’état de la démocratie canadienne et québécoise.

Ce livre, comme son titre l’indique, cherche à sortir des oubliettes de l’histoire vingt-cinq textes qui ont abordé, sous différents angles, la question de la démocratie. Certains des auteurs dont les contributions sont reproduites sont bien connus : Gérard Dion, Léon Dion, Guy Frégault, Jean-Charles Harvey, Jean-Marc Léger, Jean Marchand, Marcel Rioux, David Lewis et Frank R. Scott, Pierre Elliott Trudeau. D’autres le sont beaucoup moins en dehors de certains cercles. Michel Lévesque a fait un travail remarquable de sélection sur la base des idées (forcément contradictoires) qui sont avancées. Il explique: «les textes retenus portent ainsi tantôt sur les fondements de la démocratie, tantôt sur sa nature, tantôt sur ses origines idéologiques ou historiques, tantôt encore, sur les dangers qui la guettent ou les conditions qui sont nécessaires à son existence» (p. x).

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant de constater que la facture de chacun des textes est fort différente. Certains sont des leçons visant à expliquer le concept à des auditoires ciblés. C’est le cas de l’étonnant texte rédigé en 1952 par la Gendarmerie royale du Canada intitulé «Le droit et l’ordre: source et sauvegarde de la démocratie», mais aussi d’un texte inédit de Pierre Vadeboncoeur (1955) qui explique aux membres de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada en quoi le syndicalisme est comme un rempart de la démocratie. Autre exemple: celui de l’abbé Gérard Dion qui aborde, devant les membres du Montreal Board of Trade en 1957 ou dans le cadre d’une conférence prononcée à l’occasion d’une conférence organisée par l’Institut canadien d’éducation des adultes en 1958, les tenants et aboutissants des principes démocratiques. D’autres textes sont davantage des analyses de conjoncture, ou prennent la forme de plaidoyers, ou encore d’analyses historiques.

Pour mettre un peu d’ordre et de cohérence dans ce qui aurait pu devenir un collage plus ou moins réussi, Michel Lévesque signe une longue et intéressante introduction dans laquelle il justifie les choix et la période retenus. Il souligne, à juste titre, le caractère polymorphe du concept de démocratie (ce qui n’étonne guère), mais surtout le fait qu’il s’agit là «d’un enjeu idéologique de première importance au sein de la société québécoise durant cette période. Et, l’enjeu autour duquel les débats semblent se cristalliser consiste à déterminer si la démocratie existe ou non au Québec» (p. xiii). À cet égard, il rappelle les différentes raisons invoquées pour répondre à la question soulevée et identifie les six déterminismes qui les alimentent : psychologique (l’absence d’esprit démocratique), culturel (normes et valeurs sociales), historique (s’agit-il ou non d’un héritage de la Conquête et des institutions britanniques?), idéologique (conceptions divergentes entre le Québec et le Canada anglais), institutionnel (la pratique du parlementarisme) et structurel (fédéralisme et capitalisme). Cette mise en perspective est particulièrement utile pour guider le lecteur à travers des textes aussi disparates par leur contenu, leur longueur, les publics visés et la nature de l’analyse qu’ils proposent.

On saura gré à Michel Lévesque d’avoir fait précéder chaque texte d’une courte introduction permettant de mieux situer chaque auteur. Il y justifie son choix, mais présente aussi un bref résumé des propos développés dans le texte. De plus, ces introductions sont particulièrement utiles puisqu’elles permettent de situer les textes les uns par rapport aux autres en vue d’en voir les divergences et les complémentarités. Il s’agit là d’un travail exemplaire qui assure une plus grande cohérence à cette anthologie. Il est toutefois regrettable que le directeur de l’ouvrage n’ait pas jugé bon d’informer le lecteur des répercussions que ces propos ont pu avoir sur la société québécoise. On comprend aisément que le foisonnement des écrits sur l’idée de démocratie soit aussi le résultat de changements sociaux et politiques que le Québec a connus au cours de cette période, notamment l’implantation d’un État-providence après la Seconde Guerre mondiale. Mais une mise en perspective des répercussions de ces débats idéologiques sur la société québécoise aurait fort bien complété la très riche introduction.

Pour qui voudrait poursuivre l’analyse, le livre dresse une liste des conférences, colloques et symposiums ayant porté sur la démocratie au cours de cette période. Il contient aussi une ébauche de bibliographie des textes publiés sur cette thématique entre 1940 et 1970, ainsi que quelques études plus récentes sur le traitement de l’idée de démocratie depuis l’après-guerre.

La publication de cet ouvrage vaut la peine d’être saluée. Cette anthologie souligne l’importance et la richesse de la réflexion sur le thème de la démocratie dans le Québec d’avant la Révolution tranquille. Elle permet de montrer les différentes conceptions qui s’affrontaient dans l’espace discursif et, par la même occasion, les critiques larvées du régime politique en place. Il s’agit d’un ouvrage utile pour ceux qui voudraient se (re)plonger dans l’esprit de l’époque, mais aussi poursuivre l’analyse sur la base des catégories développées dans l’introduction.

François Rocher
Revue canadienne de science politique, septembre 2007

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