Citoyennetés économiques

Publié le 16 septembre 2016, dans Revue de presse

« Le Brexit n’a pas été qu’une rupture politique et symbolique forte au sein de l’Europe. Il a donné lieu à une forte hausse des demandes de passeports “européens”, allemand, irlandais notamment. Élan patriotique… certes, non. La libre circulation, le sentiment de ne pas être un citoyen plus pestiféré qu’un autre, suffisant largement comme motivation. La citoyenneté, un outil comme un autre, au service de la mondialisation des échanges, voilà un enseignement qui continue d’être toujours très sollicité. Citoyennetés à vendre. Enquête sur le marché mondial des passeports (Lux, 2016) de la journaliste Atossa Araxia Abrahamian a le mérite d’être un ouvrage au titre explicite.

L’histoire n’est pas nouvelle: les cyniques grecs aimaient à se présenter comme kosmopolites (cosmopolites), sous-entendu comme n’étant pas strictement polites (citoyens). Une citoyenneté mondiale était-elle seulement viable ? Aujourd’hui, sa traduction pragmatique est l’achat d’un passeport (de Saint Kitts, par exemple), via des courtiers de passeports, pour la somme de 250 000 dollars. Autre terrain d’expérimentation, le programme lancé par les Émirats arabes unis consistant à offrir la nationalité aux bidouns, résidents des Émirats apatrides et sans papiers, sans leur donner la citoyenneté convoitée émiratie, mais en substitut celle, achetée, des Comores, sans que ceux-ci, bien sûr, n’aient l’obligation d’y vivre. “Les Émirats arabes unis se sont engagés à verser aux Comores 200 millions de dollars (…) – l’équivalent du quart du PIB annuel comorien – contre la naturalisation d’environ 4 000 familles bidounes.”

Le marché est loin de concerner les seuls îlots exotiques. En 2014, la firme Henley & Partners concevait un programme pour le compte de Malte. Bien sûr les parlementaires européens se sont opposés à la vente de la citoyenneté européenne mais l’argutie jupdique a fait tourner court ledit refus. En 2015, la firme disait représenter 100 des 140 candidats qui avaient reçu une réponse favorable à la demande de citoyenneté maltaise, ayant empoché au passage une commission de 4 % sur chaque passeport vendu. “Dans ce monde, camarades de mer, le péché qui paie sa place peut voyager librement et sans passeport, tandis que la vertu pauvre se voit arrêtée, elle, à toutes les frontières”, écrit Melville dans Moby Dick .

Certes, la citoyenneté mondiale n’a pas toujours été qu’une affaire inégalitaire marchande. En 1948, Garry Davis, citoyen américain, a voulu renoncer à sa citoyenneté américaine, pour des convictions indéniables. Il se voulait citoyen du monde, libre, avec sa seule dignité d’homme pour circuler. En 1920, déjà Fridtjof Nansen avait inventé le passeport Nansen, document supranational permettant aux apatrides d’immigrer et de voyager. Condamner les individus à dépendre d’un État pour acquérir une identité n’est pas une fatalité, même si la gageure est difficile. Davis a voyagé dans le monde entier, en présentant son passeport mondial, souvent accueilli par les hourras, parfois incarcéré… Avant de mourir en 2013, il a déclaré avoir délivré une carte d’identité internationale à plus de 2,5 millions de personnes. »

Cynthia Fleury, L’Humanité, 16 septembre 2016