Corps à corps

Publié le 8 octobre 2018, dans Revue de presse
Pierre Guyotat poursuit son autobiographie: une entreprise complexe de dévoilement qu’accompagne, en parallèle, un essai éclairant de Julien Lefort-Favreau.

Le titre peut sembler mystérieux ou provocateur – et ne sera pas expliqué dans l’oeuvre: Idiotie. S’agit-il là, pour Guyotat, d’indiquer une sorte de lourde résistance d’un cerveau qui ne s’accommode pas du monde qui lui fait face? Le jeune Pierre doit-il être vu comme une sorte de Mychkine ou de Candide, comme eux s’efforçant de comprendre des événements en partie indéchiffrables? Ou bien faut-il penser à l’idiotês grec, qui désigne simplement l’individu, l’homme du peuple, dépourvu de qualités particulières, l’anonyme? Celui que nous allons suivre, découvrir dans ces pages est cependant bien singulier.

Guyotat lui-même l’annonce: «Cet Idiotie traite de mon entrée, jadis, dans l’âge adulte, entre ma dix-huitième et ma vingt-deuxième année, de 1958 à 1962. Ma recherche du corps féminin, mon rapport conflictuel à ce quon nomme le “réel”, ma tension de tous les instants vers l’Art et vers plus grand que l’humain, ma pulsion de rébellion permanente». Il s’agit donc de la quatrième étape de cette reconstitution et de cette auscultation de soi qu’il a entreprise dès Coma en 2006. Julien Lefort-Favreau, dans son essai Pierre Guyotat politique, la présente ainsi: «Dans la trilogie autobiographique formée de Coma, Formation et Arrière-fond, lauteur revient sur trois périodes distinctes de sa vie: un épisode de crise artistique et mystique à la fin de la trentaine, la petite enfance et un voyage en Angleterre à l’adolescence. Chaque livre suit les codes d’un type précis d’autobiographie: Coma prend les allures d’une confession, Formation dun récit d’enfance, et Arrière-fond d’un récit dinitiation. Ce parcours nous montre un sujet, fabriqué dans et par la littérature.» On pourrait avancer qu’aujourd’hui Idiotie mêle savamment les trois types ici décrits. Il s’agit bien, tout d’abord, d’un récit suivi, chronologique, depuis les premiers mois passés à Paris par le narrateur, qui s’est enfui de chez lui, jusqu’à sa démobilisation à la fin de la guerre d’Algérie. L’initiation est, en même temps, la découverte du corps et de la violence qu’on peut lui faire subir, entre le plaisir et la douleur. La confession, également, est présente, qu’il s’agisse d’explorer la honte désespérée qui taraude le narrateur suite à un vol commis au domicile familial ou la complexité du désir polymorphe qui ne trouve pas encore son accomplissement. Si la langue de Guyotat peut, de prime abord, heurter parfois le lecteur, le faire achopper – syntaxe quelque peu désarticulée, absence d’articles, lexique abstrait – nous nous y acclimatons progressivement et nous sommes loin de l’illisibilité volontaire, élaborée et théorisée de l’autre pan de son oeuvre. Nous pouvons même éprouver une réelle empathie envers ce narrateur-personnage dont nous partageons les découvertes et les épreuves. À Paris, ce sont des petits boulots qui se succèdent, l’apprentissage de la pauvreté, mais aussi des amitiés fugaces, un couple ainsi observé, avec cette fascination érotique qui souvent s’empare de lui: «elle, me reprenant la tasse aux lèvres et la lui donnant, approche sa main pote de léchancrure de ma chemise sur le haut de mon torse, y touche les poils de son ongle; lui, levé, pousse les amas sur l’autre bord du canapé, sétend, short plein, serré, jambes ouvertes et relâchées, poignets, mains derrière sa nuque, allume une cigarette, ses lèvres larges retiennent la pointe de sa langue». En province, dans la maison de famille, nous retrouvons l’atmosphère de Formation, le père médecin, rude et exigeant, le souvenir des oncles et tantes résistants, déportés – et surtout la présence de la mère morte, dans la chambre conjugale désormais condamnée, mais hantée. L’Histoire ensuite frappe à la porte, même dans la capitale la guerre s’introduit, ainsi lorsqu’il se retrouve par hasard dans un café arabe entre Aubervilliers et Saint-Denis : «Des ombres s’y pressent, des bruits de bottes ; la porte est ouverte, forcée: des policiers, décasqués mais matraque au poing, font irruption; je vois une feuille ronéotée passer de main en main jusqu’à la danseuse qui la fourre dans son corsage miroitant; nous sommes poussés, alignés contre les deux murs (…) chaque homme est fouillé, palpé, turban dénoué; à moi qui garde mes mains levées, un policier, dont le casque heurte ma taille, demande si je suis des leurs, il méchappe de répondre que je nen suis pas digne»

Puis vient l’incorporation, puis le départ pour l’Algérie: il ne prend pas la fuite, il ne déserte pas, mais il va demeurer, pendant ces mois interminables, dans un véritable état de révolte, d’insoumission. Très vite il est soupçonné, puis arrêté, emprisonné: on lui reproche ses propos, ses textes qu’il avait vainement tenté de dissimuler. Se succèdent alors des pages d’une grande force relatant ses «prisons», les interrogatoires, les coups. L’écriture peut choisir alors le réalisme le plus cru: «Je vois sur les étrons noirs bouger des vers blancs, de ceux que, depuis deux semaines, jasperge deau crésylée sur les parois des chiottes débordant, le lundi matin, des vomissures des permissionnaires». Mais certaines scènes sont plus oniriques, mêlant en quelque sorte le cauchemardesque et l’angélique, comme si du plus profond du désarroi pouvait surgir l’éclat de l’espoir. Le comique, même, n’est pas absent, comme le burlesque de l’absurde: lorsque le capitaine lit, raide, «la tranche de la main à la tempe» quelques lignes de lui qui doivent prouver «le crime d’atteinte au moral de l’Armée», lui vient «un rire que (sa) bouche réprime» puisqu’en effet «l’armée se met au gardeà-vous devant l’une de (ses) phrases»!

Pierre Guyotat, en 2008.

La dernière page dresse le bilan de cette guerre, comme en une complainte du sang, effrayante: «tous les égorgés, tous les mutilés du nez, des lèvres, des oreilles, tous les énucléés, tous les démembrés, tous les désentraillés, tous les traqués abattus, tous les battus à mort, tous les déchiquetés, tous les enflammés (…) tous les humiliés à vie, tous les disparus jamais retrouvés: victimes à retardement du crime originel de la conquête». Cette énumération peut bien sûr faire écho aux premières oeuvres de Guyotat et surtout à ce Tombeau pour cinq cent mille soldats, qui, déjà, en 1967, pouvait évoquer l’Algérie et, pour cette raison, fit scandale. C’est cette unité, cette logique de l’œuvre que Julien Lefort-Favreau met au jour: même s’il n’a pas pu lire ce dernier volume, il s’efforce de montrer qu’une même «politique de la littérature» est présente, agissante, aussi bien dans l’entreprise autobiographique que dans les autres œuvres de Guyotat, expérimentales, toujours au bord de l’illisibilité, dans leur invention d’une autre langue. Usant d’outils théoriques, de concepts issus, en particulier, des travaux de Jacques Rancière, de Michel Foucault, de Judith Butler ou encore d’Enzo Traverso, il explique comment, à travers des figures aussi diverses que celle du «putain» (au masculin) dans son bordel, de Job, de Mowgli, l’enfant sauvage des colonies, ou du prisonnier des camps nazis, c’est bien «l’affrontement entre exploiteurs et exploités» que Guyotat met en scène, invente dans des scènes toujours recommencées. Cette question profondément politique (et bien sûr tout à fait actuelle) était déjà présente dans la «littérature textuelle» qu’il pratiquait à l’époque où il était proche de Tel quel et se retrouve jusque dans les oeuvres plus récentes. La sexualité, loin d’être le lieu de la libération que d’aucuns ont rêvée, est le champ de bataille privilégié de cet affrontement. Et la constitution, toujours problématique, du je est bien l’enjeu du texte : c’est ce que Judith Butler nomme «assujettissement», «à la fois le processus par lequel on devient subordonné à un pouvoir et le processus par lequel on devient un sujet». Julien Lefort-Favreau montre avec précision que Guyotat se donne pour tâche de conquérir la plus grande «transparence» pour affronter «l’opacité» qui règne et nous dissimule la réalité des rapports humains. C’est cela, pour lui, une littérature politique – et il peut alors préciser: «Un débat entre littérature et vie, oui, peut-être, mais pas entre ce que moi j’écris et la vie; parce que c’est la vie, ce que je fais».

Thierry Cecille, Le Matricule des anges, no 197, octobre 2018