«Courir l’Amérique»: jouer dans la terre

Publié le 9 mars 2020, dans Événements «Courir l’Amérique»: jouer dans la terre

Le point de départ du plus récent spectacle du Théâtre PÀP, une création d’Alexandre Castonguay, Patrice Dubois et Soleil Launière, ce sont deux livres de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque parus chez Lux Éditeur : Ils ont couru l’Amérique et Elles ont fait l’Amérique, eux-mêmes inspirés de la série radiophonique produite et diffusée par Ici Radio-Canada Première, De remarquables oubliés.

Dubois explique qu’il souhaitait créer une oeuvre à la hauteur du choc qu’il a ressenti en se documentant sur la présence francophone en Amérique. À la hauteur aussi, il ne s’en cache pas, des attentes des différents Conseils des arts et de Patrimoine Canada. Pour donner naissance à ce spectacle « symbolique » et « actuel », le metteur en scène a invité deux artistes pour le moins charismatiques à le rejoindre : Alexandre Castonguay, comédien abitibien, et Soleil Launière, artiste multidisciplinaire originaire de Mashteuiatsh, communauté innue établie sur la rive ouest du lac Saint-Jean.

Adoptant la forme du work in progress, un procédé qui s’épuise rapidement, Courir l’Amérique entrelace les pages d’histoire et les actions performatives, les récits intimes et collectifs, souvent très fragmentaires, et les images, incompréhensiblement banales. Métaphore du territoire, des racines et des frontières, de la mort et de la renaissance, la terre est littéralement libérée, fouillée, jetée par poignées. Ponctué de discussions éthiques et esthétiques sur l’oeuvre en chantier, des échanges en vêtements de travail où l’humour fuse avant de tomber à plat et où des questions cruciales sont formulées puis laissées en plan, le spectacle fait appel à un groupe de citoyennes et de citoyens sans pour autant leur accorder la parole.

Il sera notamment fait mention d’Étienne Brûlé, premier Français à cohabiter avec les Autochtones, de Marie Iowa Dorion, celle qui a « suivi le fil d’un siècle qui trace la frontière entre le Canada et les USA », de Shanadithit, dernière survivante de la nation béothuk de Terre-Neuve, de Marie-Anne Gaboury, exploratrice de ce qui est maintenant l’Ouest canadien et grand-mère de Louis Riel, de Suzanne La Flesche-Picotte, première femme médecin autochtone des États-Unis, et de Sindy Ruperthouse, une Anichinabée disparue à Val-d’Or en 2014…

Malheureusement, plutôt que de combler nos trous de mémoire, plutôt que de rendre justice aux femmes et aux hommes qui ont bâti et résisté, construit et prospéré, rêvé et inventé, plutôt que de dire et représenter les horreurs d’hier et d’aujourd’hui, dans l’espoir que jamais elles ne se répètent, le spectacle, pourtant cruellement nécessaire sur le papier, pourtant pétri de nobles intentions, ne prend jamais son élan dans l’espace, n’atteint jamais sa forme, ne trouve jamais sa cohérence.

Courir l’Amérique

Un spectacle d’Alexandre Castonguay, Patrice Dubois et Soleil Launière. Une coproduction du Théâtre PÀP et du Petit Théâtre du Vieux Noranda. Au Quat’Sous jusqu’au 28 mars.

Christian Saint-Pierre, Le Devoir, 9 mars 2020

Photo: Sylvie-Ann Paré

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