Crier contre les puissants

Publié le 10 novembre 2007, dans Revue de presse

Ne pas être marxiste, mais redécouvrir dans le meilleur de l’œuvre de Marx l’idée suivante: le fétichisme des biens matériels qu’entraîne la mystique de l’argent conduit à la déshumanisation. Ce défi, John Holloway le relève en contredisant le principe léniniste de la nécessité de conquérir l’État pour faire la révolution. Il n’oppose au pouvoir que «le cri le plus strident possible», cri intérieur, pacifique, inédit.

La nouveauté de son essai intitulé Changer le monde sans prendre le pouvoir découle d’événements survenus à la fin du XXe siècle, comme la chute du mur de Berlin (1989), symbole de la mort du marxisme, et la révolte zapatiste dans le sud-est du Mexique (1994), mouvement indigène plus avide de dignité que de puissance. Ces faits incitent le politologue, né en Irlande mais plongé dans la vie universitaire mexicaine de Puebla, à relire Marx en s’appuyant sur les commentaires de György Lukács (1885–1971).

Fétichisme de la marchandise

Dans Histoire et conscience de classe (1923), Lukács, philosophe et critique littéraire hongrois qui a écrit surtout en allemand, révèle que le fétichisme de la marchandise, ce concept subtil exposé dans Le Capital, est le centre de la pensée de Marx. L’étrange mystique laïque du capitalisme entraîne, selon l’audacieux commentateur, un «processus de réification» qui asservit l’ensemble de la société.

«Le prolétariat partage donc avec la bourgeoisie la réification de toutes les manifestations de la vie», affirme Lukács. Ce constat détruit les principes de la lutte des classes et de la dictature du prolétariat sur lesquels se fondait la nécessité d’un parti léniniste. Holloway reproche d’ailleurs à Lukács d’avoir été un penseur inconséquent parce qu’il n’a pas rompu avec le communisme orthodoxe.

Le politologue d’origine irlandaise soutient que l’État, dont une grande partie de la gauche du monde entier convoite toujours le contrôle, déshumanise la société. Comme le capitalisme, le pouvoir politique chosifie, d’après lui, la vie collective. «L’État fragmente, classifie, définit, fétichise», écrit Holloway, qui évite le piège des doctrines pour s’en tenir au simple hurlement de protestation contre le capitalisme, cri interminable mais très cohérent.

Il n’est pas dupe de la théorie postmarxiste qui associe le nouvel ordre mondial, cher aux néolibéraux, à la genèse d’une révolution planétaire inattendue. Même s’il trouve séduisantes les notions d’«Empire» et de «Multitude» formulées par Michael Hardt et Antonio Negri, il finit par les repousser.

«Bien que Hardt et Negri insistent sur le fait que nous devions comprendre l’ordre comme une réponse au désordre, il leur est difficile d’éviter la prédominance de l’ordre comme conséquence de leur approche paradigmatique», juge Holloway. Il préfère l’utopie d’Ernst Bloch (1885–1977), philosophe allemand d’origine juive qui, sans jamais renier la pensée de Marx, l’a fait éclater.

C’est Le Principe espérance, vaste essai de Bloch, qui donne un sens au cri de révolte de Holloway. Dommage que le politologue ne fasse que suggérer le lien intellectuel qui l’unit au philosophe, au lieu de le décortiquer !

Certes, l’œuvre de Bloch est ardue. Mais, en retrouvant l’essence judaïque de la réflexion révolutionnaire très complexe et souvent contradictoire de Marx, le penseur a eu le courage de concilier des thèmes divergents—le prophétisme biblique et l’agnosticisme—pour obtenir une synthèse féconde.

Dans l’ombre de Marx, Bloch a fait de Moïse, de Jésus et de Faust les figures d’un syncrétisme d’inspiration juive, chrétienne et néopaïenne, mélange assez riche pour confirmer la souplesse et l’universalité du cri d’espérance que Holloway oppose à toutes les orthodoxies.

Michel Lapierre
Le Devoir