Le désarroi si moderne de Papineau

Publié le 15 septembre 2015, dans Revue de presse

En 1848, trois ans après son exil politique, Louis-Joseph Papineau, député au Canada-Uni, sous la nouvelle Constitution dont il dénonce l’iniquité, s’écrie dans un discours : «La dernière pulsation de mon cœur sera pour la patrie et la nationalité franco-canadienne!» Yvan Lamonde montre que le tribun déchiré pensera pourtant que le seul moyen d’échapper à l’emprise britannique est d’adhérer à un panaméricanisme au péril de la langue française.

L’historien a d’ailleurs donné la devise de Papineau, « Fais ce que dois, advienne que pourra », comme titre à son essai sur l’idée de nationalité chez celui-ci. Les mots se trouvent, précisément en 1848, dans une lettre du penseur politique à un autre grand intellectuel du XIXe siècle québécois, son ami François-Xavier Garneau.

Papineau reprochait à Londres d’avoir accordé, en décrétant en 1840 l’Union du Canada-Est (le Québec actuel) et du Canada-Ouest (l’Ontario d’aujourd’hui), le même nombre de députés à chacun au nouveau Parlement colonial, même si le premier était plus populeux que le second. Comme l’explique si bien Lamonde, il protestait moins au nom du principe des nationalités qu’au nom de la démocratie.

La cause des nationalités

Cependant, le recensement de 1851 révèle que la population du Canada-Ouest vient, grâce à l’immigration britannique, de dépasser celle du Canada-Est, confirmant que l’Union visait à minoriser la nation issue de la Nouvelle-France dans une colonie dominée par les Anglo-Saxons. La situation rappelle aux progressistes l’éveil des nationalités qui, en 1848, à travers l’Europe, avait insufflé les revendications de tant de peuples sous le joug d’un empire.

Papineau ne peut être que de ces progressistes inquiets. Lamonde le voit avec flair. Il souligne que, dès 1834, le tribun, déjà sensible au principe des nationalités, jugea que même la France s’était trompée dans sa façon de coloniser le Canada «parce que c’étaient des Européens qui voulaient gouverner des Américains» en négligeant «cet axiome qu’une nation n’en peut gouverner une autre».

Le même principe s’applique aux Britanniques par rapport aux Canadiens conquis en 1759-1760, d’autant plus que « la première cause des nationalités », déclara Papineau en 1848, « c’est la langue maternelle ». Qu’adviendrait-il du français si la vallée du Saint-Laurent, pour s’affranchir d’un colonialisme européen, celui de Londres, entrait dans une confédération des Amériques, projet inspiré du modèle républicain fourni, après 1776, par les États-Unis ?

La survie de cette langue deviendrait problématique de l’aveu même de Papineau. Lamonde loue la terrible lucidité de l’anticolonialisme du penseur politique en rappelant qu’«émancipation n’est pas incantation», mais il aurait dû insister davantage sur l’utopisme du prophète déchiré entre le réel et le rêve, drame intérieur qui saisit encore le Québec d’aujourd’hui.

Michel Lapierre, Le Devoir, 15 septembre 2015

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