Dissidences, février 2012

Publié le 1 février 2012, dans Revue de presse

Compte rendu
Pourquoi je ne suis pas chrétien, Montréal, Lux, collection «Instinct de liberté», 2011 (édition originale 1957), 204 pages, 10 euros, préface de Normand Baillargeon.

Par Jean-Guillaume Lanuque

Philosophe, logicien, pédagogue, Bertrand Russell est un homme libre au plein sens du terme. Ce petit recueil en est la démonstration. Il regroupe deux textes de 1925 et 1930, ainsi qu’une conférence donnée en 1927 qui donne son nom à l’opuscule. Normand Baillargeon présente au préalable l’auteur, et l’ambiguïté qu’il relève entre son hostilité à l’égard de toutes les religions et sa revendication d’une religion personnelle trouve une résolution si l’on remplace le terme de «religion» par celui d’«idéal».

Le meilleur des trois textes est assurément l’éponyme. Bien que l’on puisse trouver à redire à son classement du communisme dans la catégorie des religions, la suite d’arguments qu’il déploie est à la fois d’une implacable logique et d’un humour certain. Au sujet de Jésus, — dont il doute de l’existence —, il relève la générosité de ses messages mais également son intolérance et son fanatisme, loin de l’angélisme manifesté par certains vis-à-vis du Messie des Évangiles.

Dans «La religion a-t-elle contribué à la civilisation?», il insiste sur l’obstacle que fut la religion chrétienne à l’égard du progrès des sciences — du fait de sa nature : une caste d’interprètes d’un savoir révélé une fois pour toutes —, et valorise l’action des libres-penseurs tout au long de l’histoire. La haine de la sexualité manifestée par l’Église chrétienne est un autre de ses thèmes privilégiés. Bertrand Russell ne fait pas pour autant l’économie de quelques simplifications, en faisant par exemple du christianisme un adversaire des liens de famille, en s’attachant de manière trop littérale à certains passages du Nouveau Testament, ou encore en évoquant les «nations détruites par l’Empire romain», ce qui pose question, sachant que la réalité des dites «nations» demeure fort problématique pour l’époque aux yeux de l’historien.

Enfin, au sein de «Ce que je crois», il développe une profession de foi matérialiste, qui s’éloigne en partie du cœur de son sujet. Il y expose les deux piliers de sa moralité, l’amour et le savoir, place ses espoirs dans l’éducation des enfants et manifeste une profonde humanité, professant même sa compassion à l’égard des criminels et critiquant la prison en tant qu’antithèse de la compréhension du mal. Au fil de ces pages, Bertrand Russell dit préférer une évolution progressive plutôt qu’une révolution – et ce, dans la droite ligne de ses critiques des bolcheviks au pouvoir, exprimées à l’issue d’un voyage en Russie soviétique. Il semble malgré tout négliger l’analyse plus large de la logique du système qui s’oppose à l’éclosion de son idéal humaniste. Il rend d’ailleurs la «méchanceté» davantage responsable des guerres «(…)que tous les problèmes économiques et politiques mis ensemble» (p.138).

En guise de postface, un article de Paul Edwards, initialement publié en 1956, revient sur «Les démêlés de Bertrand Russell avec l’enseignement supérieur américain» au début des années 1940, occasion de voir la frange la plus réactionnaire et religieuse de la société étatsunienne en action, et par la bande, de repérer quelques limites de l’engagement progressiste de Bertrand Russell, telles ses réticences vis-à-vis de l’homosexualité, qui n’avaient rien d’isolées à l’époque.