Dissidences, Mai 2006

Publié le 1 mai 2006, dans Revue de presse

George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984

La problématique de ce petit ouvrage est simple : montrer en quoi le passage d’Orwell au sein de la guerre civile espagnole a considérablement influencé l’écriture de 1984, roman majeur de la science-fiction contemporaine. Après un tableau de l’Espagne des débuts du XXème siècle jusqu’à la guerre qui débute à l’été 1936, utilisant entre autres les travaux de Pierre Broué sur le rôle de fossoyeur de la révolution en marche endossé par les forces staliniennes, Louis Gill retrace l’itinéraire du romancier britannique proche de l’ILP : son engagement au sein des milices du POUM à compter de décembre 1936, jusqu’à son retour au Royaume Uni après avoir été blessé sur le front, retour effectué dans une quasi clandestinité devant les risques d’arrestation, en passant par sa participation aux journées de mai 1937 à Barcelone. Entre-temps, Orwell aura eu le temps de prendre pleinement conscience du rôle contre-révolutionnaire des staliniens en Espagne, et de se positionner en tant que socialiste anti-stalinien.

Sans être trotskyste, on peut toutefois relever qu’avec la signature du pacte germano-soviétique et le début de la Seconde Guerre mondiale, George Orwell défend l’idée d’armement du peuple, ce qui le rapproche de la politique militaire prolétarienne définie par Trotsky, sans parler de sa conception de la liberté de l’écrivain opposée à la notion de compagnon de route. Cette expérience espagnole permet en tout cas de comprendre la genèse de certains des aspects de 1984 : les tortures imposées à Winston ne sont pas sans évoquer celles qu’a subies l’ami d’Orwell, Georges Kopp, et la réécriture de l’histoire ainsi que l’utilisation de slogans totalement opposés à la réalité vécue sont des caractéristiques du système stalinien. Pour autant, Orwell ne se prive pas de mettre en garde contre la contagion des démocraties occidentales par le virus totalitaire, ce que n’oublie pas de souligner Louis Gill, en concluant sur ce qu’il considère être un nouveau totalitarisme, celui de la loi du marché.

Par ailleurs, il signale également l’importance des influences de certains autres romans de science-fiction sur l’univers de 1984, du Talon de Fer de Jack London au Meilleur des Mondes de Huxley, en passant par le Nous Autres de Zamiatine, sans oublier les écrits de Koestler, Souvarine, Rizzi et Burnham, ce qui déplace d’autant la problématique de l’étude vers une analyse plus large des dernières quinze années de la vie d’Orwell, partisan d’un socialisme épri de liberté, et interrogateur sur la possibilité pour le prolétariat de le construire contre ses adversaires dominants…

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences, Mai 2006