Douter de l’ordre établi

Publié le 10 décembre 2016, dans Non classé, Revue de presse Douter de l’ordre établi
Dans «Étouffer la dissidence», une commission populaire s’attaque au conservatisme policier.

Plusieurs se sont indignés, il y a peu, de l’absence d’accusations contre les agents de la Sûreté du Québec qui auraient agressé sexuellement des Amérindiennes dans la région de Val-d’Or. La séparation toute théorique du pouvoir policier d’avec le pouvoir politique et socio-économique expliquerait cette étonnante impunité, penseraient les auteurs d’Étouffer la dissidence en soutenant que la police reflète un esprit élitiste et conservateur « qui renforce les préjugés ».

Ce rapport de la Commission populaire sur la répression politique (CPRP) s’exprime d’une seule plume. Derrière cette plume militante et acérée se trouvent cinq auteurs : le politologue Francis Dupuis-Déri, le plus connu d’entre eux, Céline Bellot, Joëlle Dussault, Lucie Lemonde et Ann Dominique Morin.

Si le livre ne traite pas exactement d’agressions sexuelles, l’analyse qu’il fait de la « répression politique » est si englobante et si profonde que, selon elle, « le profilage quotidien pratiqué par la police dans la rue » favorise « les systèmes d’oppression (colonialisme, masculinisme, racisme, capitalisme, etc. ». Voilà, soulignent les auteurs, ce qui ressort de certains des 94 témoignages reçus devant la Commission. Précisément, 67 venaient d’individus et 27 de groupes, dont Femmes autochtones du Québec.

C’est donc un quart de siècle de répression politique au Québec, de 1990 à 2015, dont la crise d’Oka (1990) et le printemps érable (2012) comptent parmi les événements les plus marquants. Aux yeux des auteurs, cette répression surtout policière, encouragée par les politiciens de droite et par les médias appartenant au grand capital, se fait « aux dépens des intérêts des groupes plus défavorisés ».

La critique perspicace du système judiciaire suffit à dissiper l’impression de simple misérabilisme que le livre pourrait laisser. Les auteurs montrent que la justice dégénère souvent en marchandage à l’imitation de l’ordre établi capitaliste qu’elle protège. Ils expliquent : « Lors de négociations de plaidoyers, la Couronne peut abandonner les accusations les plus graves en échange de plaidoyers de culpabilité à des accusations réduites. »

Ils soulignent aussi que, depuis 1990, les corps policiers québécois, à l’instar de tant de forces homologues en Amérique du Nord, ont accentué la répression de la dissidence sociopolitique. Mieux rémunérés et plus scolarisés qu’autrefois, ceux-ci se font, de manière assez consciente, les défenseurs du néolibéralisme ambiant. L’illustre bien le propos tenu par un membre d’une brigade antiémeute sur les étudiants contestataires : « Des enfants-rois qui veulent tout avoir et ne rien payer. »

La répression réussit souvent à démobiliser ceux qui réclament le changement, mais ne vient jamais à bout du noyau dur dont font partie les auteurs, éloquents par leur espoir increvable.

Michel Lapierre, Le Devoir, 10 décembre 2016

Photo : Grève étudiante de 2005: dérapage policier devant le Complexe G de Québec. © Clément Allard / Le Devoir

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