Économie collaborative ou capitalisme de plateforme?

Publié le 20 novembre 2018, dans Revue de presse Économie collaborative ou capitalisme de plateforme?

La dénommée « nouvelle économie » du numérique est-elle si nouvelle ? Notamment au regard du profit, des finances ou de l’emploi. Plusieurs publications récentes permettent d’en douter.

À commencer par le livre de Nick Srnicek, publié chez Lux sous le titre Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique. Celle-ci englobe « les entreprises dont les modèles de gestion reposent sur les technologies de l’information, les données et internet ». Outre les GAFA, qui en sont les modèles paradigmatiques, cette économie traverse aussi désormais tous les secteurs traditionnels : industries, services, transports, télécom… du fait de l’importance acquise par les données – les data. « Optimiser les processus de production, avoir un aperçu des préférences des consommateurs et contrôler la main d’œuvre, puis développer les bases d’une vaste gamme de nouveaux produits et services (Google Maps, voitures autonomes chez Uber, Siri l’assistant intelligent de l’I Phone, etc.) et vendre ces données à des annonceurs », tel est le nouvel écosystème engendré par la capacité exponentielle à recueillir, traiter, stocker, diffuser et exploiter les données. D’où le caractère hégémonique des entreprises du net qui sont au cœur de cette économie transversale. Mais peut-on réellement parler de « quatrième révolution industrielle », d’économie cognitive, informationnelle, immatérielle ou du savoir ? Nick Srnicek inscrit cette évolution dans l’histoire récente du capitalisme. Selon le spécialiste de l’économie numérique, enseignant au King’s College de Londres, devant le déclin, organisé par les délocalisations, de la rentabilité du secteur manufacturier, le capitalisme « s’est tourné vers les données pour assurer la croissance et la vitalité de l’économie face à la léthargie du secteur industriel ». Il en veut pour preuve la formation de la « bulle internet » des années 1990, qui a permis de mettre en place l’infrastructure de base de l’économie numérique, avec de lourds investissements dans le câble de fibre optique jusqu’au fond des océans, la conception de logiciels et de réseaux, la multiplication des bases de données et des serveurs. 

Quel modèle social ?

Et au final, si la rentabilité des capitaux investis s’avère fructueuse, qu’en est-il du modèle social et sociétal généré par cette économie ? « À ses débuts, Google utilisait les données simplement pour détourner ses revenus publicitaires des médias traditionnels, comme les journaux et la télévision. » On connaît les conséquences du développement de ce type de pratiques sur les moyens et l’indépendance de la presse. Mais là où les effets de l’économie numérique sont le plus décisifs c’est sur l’emploi. « Le salaire aux pièces est la forme du salaire la plus convenable au mode de production capitaliste », observait déjà Marx dans Le Capital. Le travail à la pige se répand sur les plateformes numériques comme Uber, devenue la plus grande entreprise de taxis au monde sans posséder aucun véhicule. Tout est à la charge du chauffeur – la formation, la voiture et son entretien, l’assurance – lequel touche une commission de la part de la société qui s’est contentée de mettre en relation le client avec l’offre de service. Là aussi la récolte des données est le nerf de la guerre. Avec pour conséquence la précarisation de l’emploi : aux Etats-Unis c’est désormais 10% de la main d’œuvre qui exerce ce genre de métiers, faute de mieux. Conclusion de l’auteur : 

L’économie de la pige ne fait que déplacer les lieux d’embauche des journaliers sur le web, en y ajoutant une couche supplémentaire de surveillance intrusive. La Silicon Valley commercialise ce qui est essentiellement un outil de survie en le présentant comme un outil d’émancipation.

La dernière livraison de La Nouvelle Revue du Travail est consacrée au « capitalisme de plateforme ». Elle présente les résultats des premières enquêtes réalisées dans différents domaines de l’économie de plateforme, notamment auprès des livreurs à vélo d’un site de livraison de repas à domicile. La notion de « capitalisme de plateforme » met l’accent sur « la création de valeur et son partage, inégalitaire, entre, d’une part, les détenteurs des algorithmes, sites et applications et, d’autre part, les travailleurs présents sur celles-ci qui doivent fournir les moyens de travail ». Leur statut d’indépendant, « loin de leur conférer de l’autonomie, participe de l’émergence de formes renouvelées, voire exacerbées, de sujétion » et permet aux plateformes de contourner les régulations du monde du travail. L’article de Josépha Dirringer explore les différentes solutions envisagées en Europe pour faire bénéficier ces travailleurs d’une protection sociale, et plaide pour que celle-ci « ne soit plus liée au statut d’emploi, mais attachée à la personne ». Dans un livre qui met en garde contre les dérives du Big Data, publié par Les Arènes sous le titre Algorithmes : la bombe à retardement, Cathy O’Neil dénonce l’industrie des données qui favorise les inégalités, échappe à tout contrôle et menace de se substituer à nous dans la prise de décision en l’absence de toute considération éthique. Allant jusqu’à mettre en péril la démocratie.

Jacques Munier, Le Journal des idées, 20 novembre 2018

Photo: AFP

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