Économie du partage, ton univers impitoyable

Publié le 24 octobre 2016, dans Revue de presse Économie du partage, ton univers impitoyable
Les grandes enseignes de l’économie du «partage» prétendent offrir une alternative démocratique et désintéressée au commerce de masse. L’écrivain canado-britannique a cherché à vérifier. Son enquête vire au réquisitoire.

En recherche d’une chambre, d’un appartement où dormir lors de votre prochain déplacement? D’un véhicule de transport avec chauffeur (VTC)? Certains ont une réponse devenue pavlovienne au fil du temps: rendez-vous sur les sites d’Airbnb, d’Uber ou de toute autre entreprise proposant de tels services. Ces dernières constituent ce qu’on appelle l’économie du «partage» qui, au départ, prétend développer «les échanges entre pairs plutôt qu’entre organisations hiérarchiques».

S’agit-il véritablement d’une relation «où l’argent n’entre pas en jeu», d’un monde motivé par «la générosité, le désir de donner ou d’aider»? Ces firmes qui brandissent l’ouverture comme un étendard quittent-elles le «domaine de la propriété privée»? Non, tranche Tom Slee. Dans cet environnement aux valeurs prétendues «progressistes», l’argent coule à flots, mais ne profite qu’à une minorité: les entrepreneurs, nouvelle caste d’intouchables. Intouchables, selon l’essayiste, car sans foi.

« Une seule logique, celle du libre marché »

En leurs serviteurs d’abord. Les collaborateurs de ces grosses machines (qui créent un lien de dépendance en les mettant en réseau) doivent être disponibles en permanence, augmenter sans cesse leur cadence de travail, proposer toujours plus de services aux clients. Et avec le sourire. On leur promet des rémunérations alléchantes qui n’atteignent jamais les niveaux évoqués initialement. Ils sont en fait précarisés (aucune compensation n’est prévue lorsqu’un client n’a soudainement plus besoin de leur aide).

Que dire enfin du peu de cas que ces empires capitalistiques font de la loi, des réglementations en vigueur dans chacun des pays où ils s’établissent, finissant ainsi par tisser une gigantesque toile sur le globe? Tom Slee est catégorique: «Pour Airbnb, ces règles n’ont aucun intérêt. Au lieu de cela, et malgré tout son beau discours sur la communauté, la société ne semble comprendre qu’une seule logique, celle du libre marché.»

Sus à la vieille économie, à ses règlements obsolètes, à son Code du travail dépassé. Voilà ce qui est en jeu avec cette économie du supposé «partage» dont l’essayiste tente de décrypter ce qui ressemble à une irrésistible ascension, preuves à l’appui. Tout cela au nom d’une philosophie dont les contours sont on ne peut plus limpides: tout ce qui est à toi est à moi. Et non l’inverse.

William Irigoyen, L’Express, 24 octobre 2016

Photo: AFP/Tengku Bahar

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