Éducation et liberté

Publié le 1 octobre 2006, dans Revue de presse

Normand Baillargeon rend accessible, par cette publication, le terrain d’émergence d’une grande partie des idéaux éducatifs actuels. Les penseurs et les militants auxquels il ouvre les pages de cette anthologie nous amènent particulièrement vers trois enjeux. D’abord sur celui du rapport entre politique et éducation. Nous lisons ici des socialistes libertaires et des anarchistes, très sévères pour l’État et les institutions en place, et particulièrement pour les Églises. Nous sommes en second lieu en contact direct avec l’immense confiance à la raison qu’ont engendrée les Lumières. Enfin, nous touchons du doigt un humanisme qui oriente la pensée vers une visée d’éducation intégrale dont la bannière reste très haut levée encore aujourd’hui.

Beaucoup des militants et des innovateurs scolaires présents dans cette anthologie traitent de dilemmes toujours centraux : l’exercice de la raison comme la plus sûre base de l’autonomie; la liberté dite négative, comme pure absence de contraintes, de contraintes étatiques en particulier, ou bien une liberté dite positive, pour engendrer collectivement un cadre de vie moins violent, moins livré à l’exploitation (piste du socialisme libertaire, ce dernier valant pratiquement pour une autre appellation de l’anarchisme). Immense confiance dans le recul de la religion comme facteur du progrès. Éléments d’un procès de la fadeur, du vide existentiel de l’humanisme bourgeois, dans une exaltation de la volonté qui perce particulièrement chez Max Stirner.

Si l’anarchisme représentait au XIXe siècle une sorte de socialisme laïque face au socialisme scientifique issu de Marx et Engels qui se convertira en religion politique au XXe siècle, la destruction de l’anarchisme, en Italie et en Espagne, procédera pour ainsi dire de religions politiques, d’un culte fasciste ou bien d’un messianisme communiste rêvant de grand Soir et de disparition de l’État, de société enfin totalement transparente et réconciliée. (voir Emilio Gentile, Les Religions de la politique. Entre démocraties et totalitarismes, Paris, Seuil, 2005).

Le XIXe siècle a vu s’aiguiser et s’affiner une éthique universaliste et égalitaire immensément exigeante. Pour ses tenants et ses militants, les visées scolaires et les convictions pédagogiques sont en quelque sorte des corollaires de cette éthique. La question d’un rapport direct entre pratiques éducatives et convictions éthiques reste vive et incontournable, aujourd’hui. Ce qui change le plus, sans doute, c’est la confiance, bien ébréchée, à la raison et l’identification des ennemis : État, quasi impuissant, Églises, récemment expulsées du décor scolaire en ce qui nous concerne, bourgeoisie de rentiers et de feignants… On s’est beaucoup livré, au XIXe siècle, à la chasse aux convictions sous prétexte que la raison et la science nous fourniraient des certitudes. Pourtant ces grands pionniers d’une éducation libératrice sont habités de très fortes convictions. Leur reconnaître une valeur incontestable d’inspiration, c’est sans doute, comme Jean-Claude Guillebaud y invite dans La Force des convictions (Seuil, 2005), renforcer quelques convictions défendables plutôt que de les discréditer toutes pour nager bien à l’aise dans la post-modernité.

Les textes importants de Sébastien Faure, Paul Robin, Francisco Ferrer montrent comment se prépare la transition vers ce qu’on appellera, après la Première Guerre mondiale, « l’éducation nouvelle ». L’immense plaidoyer pour la révolution sociale anti-bourgeoise du XIXe siècle trouve son relais dans l’aspect révolte et indignation indissociable du courant d’éducation « progressiste » du XXe siècle. Quelques œuvres récentes aident à entrer dans la dramatique de souffrance et d’espérance qui se projette sur l’école. Je pense à l’écolier irlandais des Cendres d’Angela, au film Sacco et Vanzetti, au film italien Mil neuf cent, à un film espagnol qui a peu circulé, La Cité des miracles. Plus près de nous, l’admirable dernier roman de Carol Shields, Bonté (Unless en version originale) touche les mêmes cordes d’une indignation soit paralysante, soit engageante.
Arthur Marsolais, Vie pédagogique, février 2006