Fred Dubé et l’art de se faire des amis

Publié le 15 novembre 2018, dans Revue de presse Fred Dubé et l’art de se faire des amis

Souvenir pas si lointain, qui ressemble pourtant désormais au type de nouvelles inventées par un de ces sites d’actualité satirique. À l’aube de l’été 2016, Radio-Canada annonce que Fred Dubé (!) participera à son nouveau talk-show estival, Les échangistes. Après deux épisodes à la gauche de Pénélope McQuade, l’anarcho-taquin était prévisiblement recraché sur le parvis de la grande tour. Le même Fred Dubé qui, aujourd’hui, compare entre les pages d’un pamphlet humoristique le gala Artis à ces bouffées d’opium que soufflent des pères afghans sur le visage de leurs bambins pour les endormir.

« Quand on m’a proposé ça, j’avais une ouverture d’esprit et je me disais : “S’ils reçoivent des politiciens, je vais pouvoir les titiller” », explique l’humoriste au sujet de ce bref et étrange flirt avec les heures de grande écoute. « Mais la télé, c’est une culture qu’il faut intégrer, c’est comme se faire inviter dans un souper d’aristocrates. Et puis on va y polariser des débats à l’intérieur d’une petite crisse de boîte : soit t’es du côté de Mario Pelchat, soit t’es du côté d’Hubert Lenoir. Moi, je réponds : aucun des deux ! Ce sont deux pervers narcissiques qui représentent l’industrie culturelle. C’est comme assister à un débat entre le Parti républicain et le Parti démocrate et espérer une révolution. »

Railler le producteur qui pleure dans la pluie et après chaque gala de l’ADISQ ? Une considérable part du milieu culturel s’y affaire depuis ses récentes déclarations amères. Mais railler le petit prince de l’androgynie ? N’est-ce pas davantage l’apanage des ennemis habituels de Fred Dubé ?

Voilà pourtant tout le dessein d’Une pipée d’opium pour les enfants, 23 textes brefs dans lesquels le trublion fustige, oui, les adversaires naturels de la gauche, mais aussi tous ceux qu’il assimile à un progressisme de façade. Au risque de choquer et de faire passer le défunt Pierre Falardeau pour un homme ayant consacré sa vie à tenter de se faire des amis.

« Ça devrait être un devoir scolaire d’envoyer chier une vedette par jour sur Facebook », suggère le créateur de Radical pouding et de Terroriste blanc d’Amérique dans un passage ridiculisant la récupération du mot « intimidation » par certaines personnalités publiques prises à partie sur les réseaux sociaux.

« Des incitations au viol, des photos de pénis, ce n’est pas de l’intimidation, c’est sauvage, c’est criminel, précise-t-il. Mais quand on te dit que ta coupe de cheveux est laide, ne va pas te plaindre de ça à la télé, surtout que t’es là tout le temps. Les vedettes, elles sont partout, ce sont elles qui m’agressent, ce sont elles qui m’intimident. »

Décroissance culturelle

Fred Dubé dans un spectacle de Philippe Bond ? De Peter Macleod ? De Lise Dion ? C’est l’étonnant exercice auquel s’astreint le représentant de l’aile radicale de l’humour québécois : assister à (presque) tous les one-(wo)man-show prenant l’affiche, afin qu’on ne puisse l’accuser de hurler à travers son béret.

« Un nouveau type de comique a vu le jour avec l’industrie de l’humour : les technocrates du rire », déplore-t-il dans un chapitre plaidant pour un humour qui ferait « voir le monde derrière le monde », plutôt que de se satisfaire de l’imiter.

« On ne remet même pas en question le fait qu’on parle de l’industrie de l’humour », ajoute-t-il en entrevue, en appuyant dédaigneusement sur le mot industrie. « Aux Olivier, il y a un prix remis au meilleur vendeur. Meilleur vendeur ! Ça colonise les esprits et c’est comme ça que le jeune humoriste finit par penser que c’est le seul but de l’humour : vendre, en employant des sujets communs et en aidant les gens à oublier leurs problèmes. Et après, on signe le Pacte en souriant et on ne fait même pas de lien. On parle de décroissance comme si ça ne concernait pas la culture, mais l’industrie culturelle n’a qu’un seul but : toujours vendre plus. »

Même s’il a paraphé le Pacte pour la transition propulsé par Dominic Champagne, Fred Dubé invite ses collègues à tendre l’oreille. « La critique qu’adresse le monde ordinaire aux signataires du Pacte, l’élite artistique doit l’écouter. C’est la même critique qu’on servait au Parti démocrate : vous êtes déconnectés ! Oui, vous êtes pour une certaine forme de culture — qui rapporte de l’argent —, mais chaque fois qu’on vous voit à la télé, vous prônez un mode de vie ostentatoire. Vous avez un micro à longueur d’année et vous ne vous en servez jamais pour parler d’environnement. »

Répondre à la violence par la violence

Une pipée d’opium pour les enfants est un essai souvent outrancier, camouflant son espoir d’un monde plus juste sous mille couches de figures de style scatologiques et d’hyperboles gonflées à l’hélium d’un cynisme ne tolérant pas les appels au calme.

« Je souhaite qu’un jour, la réponse soit réellement aussi extrême que ce que les possédants font subir aux dépossédés. Les politiciens au pouvoir depuis 150 ans militent pour conserver cet ordre-là. Faque attaquer l’Assemblée nationale, c’est pas du terrorisme, c’est de l’aide humanitaire », écrit Fred Dubé dans un texte mesurant les violences de l’extrême gauche contre celles « de l’État et du capitalisme ».

Même à l’enseigne d’un pamphlet humoristique, pareille phrase ne verse-t-elle pas dans l’irresponsabilité ? « Chaque fois qu’on se lève le matin, la société nous impose de façon violente certains modes de vie, plaide le polémiste. On ne s’en rend pas compte, parce qu’on l’a intériorisé, mais le trafic, c’est violent, donner sa vie pour une job qu’on n’aime pas, c’est violent. On dit que la violence, c’est juste le terrorisme, mais l’Assemblée nationale, quand elle ne prend pas soin de l’environnement, c’est violent. C’est un livre violent, parce que je parle de sujets violents. Je ne veux pas pour vrai que quelqu’un entre avec un fusil à l’Assemblée nationale, c’est du sarcasme. Mais c’est aussi le temps qu’on remette en question ce qu’on appelle violence. »

Dominic Tardif, Le Devoir, 15 novembre 2018

Photo: Valérian Mazataud / Le Devoir

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