Gabriella Coleman : «Les hackers se débattent entre l’individu et le collectif»

Publié le 19 février 2016, dans Revue de presse

De WikiLeaks aux Anonymous, l’anthropologue américaine dépeint l’évolution des cybermilitants qui, venus d’horizons idéologiques très divers, mettent leur compétence technique au service de «la bataille pour les libertés civiles».

Avant que les «hacktivistes» n’émergent dans les médias et aux yeux du grand public à la faveur, notamment, des grandes révélations de WikiLeaks puis des printemps arabes, l’Américaine Gabriella Coleman s’est immergée, dès 2007, dans la nébuleuse Anonymous, dont elle est à ce jour la meilleure spécialiste. Anonymous. Hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d’alerte, tout récemment traduit et publié en français, est, écrit-elle, une «ethnographie populaire», nourrie de ses très nombreux échanges avec des «Anons». Une étude ample, aussi dense que passionnante, sur ce collectif insaisissable qui revisite les ressorts et les modalités de l’engagement. Pour l’anthropologue, aujourd’hui titulaire de la chaire Wolfe de littératie scientifique et technologique à l’université McGill de Montréal, les communautés hackers, dans leur diversité, sont au cœur de la «bataille rangée sur l’avenir de la vie privée et de l’anonymat».

Comment définissez-vous ce qu’est un hacker, au-delà du cliché très réducteur du pirate informatique ?

Il y a plusieurs types de hackers : des programmeurs, des administrateurs système, des gens qui s’introduisent dans des systèmes informatiques… Pour ma part, je définis le hacking comme une pratique, souvent orientée vers l’informatique mais pas exclusivement, qui combine le savoir-faire, la recherche de l’excellence, et l’astuce, l’art du détournement. Le savoir-faire, c’est la tradition ; l’astuce, c’est le défi à la tradition. Les deux se rencontrent dans le hacking. On le voit par exemple avec le copyleft (1), qui est un détournement du copyright, ou avec WikiLeaks, qui renouvelle la manière de «lancer l’alerte». Il y a aussi un grand attachement à l’ingéniosité et à l’humour. J’utilise un système d’exploitation Linux. Un jour, mon ordinateur manquait de mémoire, un avertissement s’est affiché, d’abord très technique, qui se terminait par cette phrase : «Pour régler le problème, faites ça ou sacrifiez votre enfant.» Un programmeur classique n’aurait pas laissé ce genre de blague.

Il y a aussi parmi eux une grande diversité politique…

La prégnance de la culture entrepreneuriale de la Silicon Valley a fait que, depuis le début des années 80, la sensibilité hacker aux Etats-Unis a été mise à contribution dans un modèle où le «bien social» est atteint à travers le capitalisme, et dans une culture de la start-up. En Europe, cette culture est beaucoup plus limitée, cela a permis un engagement dans d’autres types de pratiques. Le principal groupe de hackers en Europe, le Chaos Computer Club (CCC), est très structuré, il existe depuis longtemps, et ses conférences ont contribué à politiser la scène hacker européenne. Mais au-delà des différences, il y a une fraternité partagée, ainsi qu’une éthique du savoir-faire : les hackers sont attachés à l’excellence, ils en tirent une grande fierté. Et même si le discours peut être très individualiste, les pratiques, elles, sont souvent très collectives. Enfin, la question des libertés est centrale. Même des hackers travaillant pour le gouvernement peuvent être furieux quand ce dernier piétine les libertés civiles.

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Amaelle Guiton, Libération, 19 février 2016