Gafam: et si la concurrence était le problème plutôt que la solution?

Publié le 30 avril 2019, dans Revue de presse

Pour atténuer les nombreux effets néfastes des grandes plateformes technologiques, certains gouvernements cherchent les moyens pour réintroduire de la concurrence dans les monopoles qu’imposent les plateformes. Nombreux sont ceux qui cherchent ainsi les moyens pour démanteler les Gafa, comme si la concurrence était le « mécanisme magique qui apprivoisera les géants, libérera l’innovation et réparera notre monde numérique », explique le philosophe Nick Srnicek (@n_srnck) dans une tribune pour le Guardian. L’auteur du Manifeste accélérationniste (2013) et du Capitalisme de plateforme (2018) (voir « Des plateformes en leurs limites ») nous questionne : et si « la concurrence était le problème plutôt que la solution ? »

« Après tout, c’est la concurrence – et non la taille de ces entreprises – qui exige plus de données, plus d’attention, plus d’engagements et plus de profits à tout prix. C’est la concurrence qui exige l’extension des géants de la technologie. C’est la concurrence des fonds publicitaires qui pousse Google, Facebook et Amazon à ignorer les problèmes de confidentialité et à élargir la collecte de données. C’est la lutte pour la domination sur le marché des interfaces vocales et de la maison intelligente qui amène Amazon et Google à pousser de manière agressive leurs machines de surveillance dans nos foyers. C’est une compétition pour attirer l’attention qui conduit les applications et les plateformes à rendre leurs produits aussi addictifs que possible. C’est une concurrence pour l’engagement des utilisateurs qui fait que Twitter, Facebook et d’autres ferment les yeux sur le harcèlement, les fausses informations et la radicalisation d’extrême droite » (que ces outils encouragent).

Les efforts des gouvernements pour réintroduire de la concurrence risquent surtout d’aggraver les problèmes plus que de les réduire, estime Srnicek.

Pour lui, développer un contrepoids aux nouvelles technologies ne consiste donc pas à favoriser la concurrence, mais nécessite d’explorer d’autres leviers. Comme favoriser le développement de syndicats dans le secteur technologique qui soient « plus grands et plus forts ». Or, plus les entreprises sont grandes et concentrées sur un secteur, plus les salaires sont limités, rappelle le philosophe.

Pour lui, l’une des solutions consiste à soutenir les efforts pour aider les travailleurs du secteur à s’organiser. Aujourd’hui, ce sont les employés de ces organisations qui luttent pour améliorer les conditions de travail, bloquer les coopérations des entreprises avec l’État de surveillance et mettre en lumière le sexisme et le racisme de cette industrie.

Une autre solution consisterait à réglementer les plateformes de médias sociaux, tels les services publics qu’elles sont devenues. « À une époque antérieure, les gouvernements n’hésitaient pas à réglementer les monopoles naturels dans lesquels les services fournis constituaient des biens publics essentiels. Par exemple, il n’était pas logique de créer deux ensembles de voies ferrées côte à côte dans un effort inutile et désespéré pour maintenir la concurrence. Dans de tels cas, les monopoles étaient reconnus comme inévitables, mais étaient soumis à une réglementation stricte garantissant qu’ils travaillaient pour le bien commun et pas uniquement pour le profit privé. »

Aujourd’hui, ces réglementations pourraient s’appliquer à certains des services fournis par les technologies de pointe et pourraient inclure des règles sur l’utilisation des plateformes, des restrictions sur la manière dont les plates-formes peuvent hiérarchiser leurs propres produits et collecter des données, et l’obligation d’ouvrir à moindre coût les brevets de propriété intellectuelle ou de licence qu’ils développent. La sénatrice américaine Elizabeth Warren, par exemple, a récemment suggéré cela dans ses propositions visant à s’attaquer aux technologies (voir notamment « Intelligence artificielle : des limites de l’éthique aux promesses de la régulation »).

Ou nous pourrions aller encore plus loin et socialiser les plateformes au lieu de les laisser entre des mains privées, transférant ainsi la propriété et le contrôle aux travailleurs, aux utilisateurs et aux citoyens. Par exemple, l’un des principaux problèmes que posent les applications de covoiturage privées telles que Uber est qu’elles produisent des externalités négatives dont le précariat, les embouteillages et la pollution de l’air. Une plateforme publique elle, pourrait avoir un mandat beaucoup plus large que simplement ajouter plus de véhicules sur la route. Transport for London par exemple, explique le philosophe britannique, pourrait créer et exploiter une application de covoiturage permettant la circulation à faible taux d’émission de carbone dans tout Londres – ce qu’il serait possible d’introduire aussi en promouvant des coopératives de plateformes qui continuent leur patient développement, comme le pointait récemment Wired en signalant d’ailleurs que Trebor Scholz (@trebors) et l’équipe de Platform Coop (@platformcoop), travaillaient à créer un logiciel de plateforme coopérative open source que tout projet pourra personnaliser. Et les données de plateformes publiques pourraient ensuite être librement partagées avec d’autres organismes publics, assurant une meilleure planification des transports.

À une autre échelle, nous pourrions clairement abandonner le contrôle de l’informatique en nuage par Amazon, Google et Microsoft et envisager l’informatique comme un utilitaire de base du XXIe siècle. Des initiatives telles que l’Open Science Cloud de l’Union européenne – une infrastructure dans les nuages financée et exploitée par des fonds publics – est un bon exemple pour comprendre qu’on peut imaginer d’autres modèles de services. « Il n’y a aucune raison pour que les gouvernements ne fournissent pas aux citoyens un accès gratuit à un cloud public garantissant confidentialité, sécurité, efficacité énergétique et égalité d’accès pour tous ». Pour autant que les gouvernements souhaitent promouvoir un internet pour tous, respectueux des utilisateurs, et pas seulement un internet de la surveillance et de la compétition…

Hubert Guillaud, InternetActu.net, 30 avril 2019

Lisez l’original ici.