Gravité. Sur Billy Wilder: critique

Publié le 30 avril 2019, dans Revue de presse

Résumé : Cynique, Billy Wilder ? On a coutume de le dire. Et grossier, voire vulgaire. Son cinéma est lourd, certes, mais d’une lourdeur littérale. Auteur de quelques-unes des comédies parmi les plus drôles de l’histoire, émule de Lubitsch, il est, par excellence, le cinéaste de la gravité. La force du terrestre et la pesanteur sont au cœur de ses films. Les mouvements et les discours, le rire et la politique, tout est affaire de poids dans Certains l’aiment chaud, dans Sunset Boulevard comme dans Un, deux, trois. Wilder est moins un satiriste, en vérité, qu’un historien. Tantôt il analyse les origines et les évolutions de la société américaine, tantôt il décrit une Allemagne marquée par le nazisme. Aller de la gravité matérielle à la gravité historique est dès lors la trajectoire de ce livre, qui propose une vision inédite d’une œuvre fondamentale.

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Entre forces et esprit, cette étude consacrée au réalisateur Billy Wilder séduit par son pragmatisme et son envergure théorique. Emmanuel Burdeau, critique de cinéma et déjà auteur de nombreux ouvrages sur le Septième art (parmi lesquels des entretiens avec Judd Apatow, Monte Hellman, Werner Herzog et Luc Moullet, tous publiés chez Capricci) propose d’approcher la métaphysique wilderienne par le biais d’une réflexion féconde et plurielle. Des histoires filmiques à l’Histoire d’un pays, des cercles au mouvement, de l’ascension à la chute, la gravité énoncée par le titre s’inscrit au cœur de plans gagnés par une attractivité cohérente. De fait, Burdeau choisit d’introduire son propos par deux images symboliques : la robe de Monroe soulevée par un ventilateur dans Sept ans de réflexion, et le cadavre flottant à la surface de la piscine de Boulevard du crépuscule. Entre ces deux représentations se tissent un réseau de dynamiques que le présent ouvrage analyse dans le détail. C’est l’ensemble de la filmographie qui est convoquée ici. Chefs-d’œuvre (Assurance sur la mort ;Boulevard du crépuscule; Certains l’aiment chaud ; Stalag 17; Le Gouffre aux chimères ; Un, deux, trois; La Vie privée de Scherlock Holmes…), productions plus mineures (Uniformes et jupons courts ; Le Poison ; La Scandaleuse de Berlin; La Garçonnière; Fedora…), ou presque oubliées (La Valse de l’Empereur ; L’Odyssée de Charles Lindbergh; Buddy Buddy) se répondent sans cesse à travers la constitution de diptyques conjointement traversés par des problématiques narratives, esthétiques et historiques. Burdeau propose donc de relire l’œuvre de Wilder à partir d’une traversée de ses images. Cette visée centripète permet de revenir sur certaines idées reçues : Wilder réalisateur cynique, Wilder chantre de la transparence hollywoodienne. Sans mettre directement en cause ces prérequis, l’auteur expose leurs caractéristiques, cherche à soulever le voile de certaines incompréhensions persistantes. L’ambition est grande et se concrétise à la grâce d’une série d’analyses poussées mais toujours accessibles. Pas de forme pour la forme donc, ou de solipsismes vains. L’expertise proposée par l’auteur s’assure de nombreux mérites dont l’un est de ne jamais se passer de l’intérêt de l’étude comparative. À la reconnaissance des immédiats prédécesseurs et contemporains de Wilder (Lubitsch, Preminger, Minnelli) répond une attention importante accordée aux collaborateurs de création (les scénaristes bien sûr, mais aussi les compositeurs de musique). Notons enfin que ce brillant écrit s’accompagne d’une bibliographie internationale (ouvrages français, anglo-saxons, et allemands sont répertoriés) ainsi que d’un index des films.

Jacques Demange, Ciné chronicle, 30 avril 2019

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