Jean-François Nadeau déterre les secrets des fascistes québécois

Publié le 31 mars 2010, dans Revue de presse

En 1994, il avait révélé à la face du monde que des criminels de guerre avaient trouvé refuge au Canada après la Deuxième Guerre mondiale. Dans son nouveau livre, le journaliste Jean-François Nadeau poursuit son enquête sur les fascistes du Québec, révélant au passage leurs liens surprenants avec l’Union nationale de Maurice Duplessis et l’écrivain Louis-Ferdinand Céline.

Le directeur des pages culturelles du Devoir lance cette semaine Adrien Arcand, Führer canadien, une biographie de ce Montréalais aujourd’hui méconnu, dont les centaines, voire les milliers de partisans défilaient en uniforme dans les rues du Québec en arborant la croix gammée peu avant la guerre.

« Dans les années 1930, il n’était pas rare de marcher à Montréal et de croiser des jeunes gens en uniforme qui arboraient la croix gammée. Ils posaient des autocollants sur les commerces des juifs, comme en Allemagne », s’exclame l’auteur en entrevue.

Pourtant, presque personne n’a creusé le sujet, et ce pan de l’histoire québécoise a été presque complètement occulté, fait remarquer l’historien de formation. « C’est comme si ça n’existait pas », dit-il.

Ex-journaliste à La Presse et ardent promoteur de la haine contre les juifs, Adrien Arcand était pourtant connu dans les milieux d’extrême droite à travers le monde, chez les nazis d’Allemagne mais aussi chez les fascistes d’Angleterre, d’Afrique du Sud, de Rhodésie, de France, d’Italie et des États-Unis.

Révélations surprenantes

Une des révélations surprenantes de la biographie publiée chez Lux concerne le Français Louis-Ferdinand Céline, auteur de Voyage au bout de la nuit et toujours considéré comme un des plus grands écrivains du XXe siècle.

Les dérives racistes et antisémites de Céline étaient déjà connues, mais Jean-François Nadeau a découvert des documents qui montrent ses liens avec Adrien Arcand et les fascistes québécois.

En 1938, déjà célèbre, Céline s’embarque en bateau pour Montréal, sans avertir les médias ni les acteurs des milieux littéraires ou politiques. Il vient y rencontrer Arcand et ses sympathisants québécois, dont il se dira très impressionné. Il les encourage dans leurs démarches et salue leur compréhension de ce qu’il appelle « la question juive ».

Jean-François Nadeau a même déniché une photo inédite du célèbre écrivain où il pose lors d’une réunion de fascistes canadiens dans le quartier Saint-Henri, entouré de gens en uniforme et de croix gammées.

Des liens avec Duplessis

Autre révélation surprenante, les liens du Führer canadien avec l’Union nationale de Maurice Duplessis. Non seulement le parti de Duplessis a-t-il appuyé Arcand les deux fois où il s’est porté candidat aux élections fédérales, mais encore il a payé ses dépenses, en plus de lui accorder une rente en remerciement de services rendus. Les paiements étaient autorisés par le bras droit de Duplessis, Gerry Martineau.

Selon ce qu’explique Nadeau, Duplessis était satisfait qu’Adrien Arcand ait pu attirer vers l’Union nationale le vote de ses partisans, tout en se disant officiellement opposé au parlementarisme et à la démocratie.

Enfermé dans un camp d’internement à Petawawa pendant la guerre (pour avoir découragé l’effort de guerre contre l’Allemagne hitlérienne), Arcand reprendra ses activités après 1945.

Il deviendra d’ailleurs l’un des premiers propagandistes des thèses négationnistes qui nient l’existence des camps d’extermination nazis. Son discours inspirera plusieurs des tristement célèbres avocats de cette thèse.

« Ernst Zündel (condamné à la prison en Allemagne), Robert Faurisson (mis à l’amende en France), tous les grands négationnistes se sont nourris par la bande chez Adrien Arcand », affirme Jean-François Nadeau.

Mort en 1967 à Lanoraie, Adrien Arcand est rapidement retombé dans l’oubli pour la plupart des Québécois. La plupart, mais pas tous. Des sources ont confié à l’auteur que chaque année, des gens viennent se recueillir sur la tombe de celui qui demeure le plus important propagateur de haine qu’ait connu le pays.

Vincent Larouche, Rue Frontenac, 31 mars 2010