L’agoraphilie peut-elle se passer de médiation ?

Publié le 16 octobre 2017, dans Revue de presse

Francis Dupuis-Déri reprend ici le projet qu’il avait entrepris avec Démocratie histoire politique d’un mot (Lux, 2013) en établissant une distinction conceptuelle – présentée sous la forme d’idéal-types – entre ce qu’il nomme l’agoraphobie et l’agoraphilie politiques. Là aussi, il s’agit d’expliciter et d’approfondir la distinction entre une forme ancienne de démocratie, entendue comme le mode même de la démocratie directe – de tendance agoraphile – et sa nature moderne, réduite à la démocratie représentative – de tendance agoraphobe. Dupuis-Déri montre que, sous sa forme moderne, la démocratie apparaît davantage comme une « aristocratie élective » puisqu’elle repose sur le principe de l’élection des meilleurs auxquels est délégué tout le pouvoir politique : comme le formulait déjà Cornelius Castoriadis, c’est une « opération alchimique »  bien singulière, reposant sur un certain « fétichisme de la représentation » ; le régime politique actuel le plus mondialement  partagé ne garderait de la « démocratie que le nom ».

Par le titre qu’il donne à son ouvrage, c’est une double peur que Dupuis-Déri met au jour : celle des « grands » qui craignent le peuple, et vice versa. Dupuis-Déri s’évertue à classer un nombre conséquent de discours individuels en deux camps distincts, mais il est possible de remarquer que ceux-ci ne sont pas nécessairement homogènes. Du côté des agoraphobes, il y aurait ainsi une certaine proximité entre les positions d’un Frédéric Lordon et d’un Mathieu Bock-Côté, tous deux partisans de la représentation politique, selon des idées pourtant distinctes; l’agoraphobie se déployant sur l’ensemble du spectre gauche-droite. Les contradictions et apories internes à l’agoraphilie sont aussi présentées : ce qui laisse ouvertes, voire indéterminées, les conditions de l’invention de sa réalisation. Dans ce cadre donc, nulle alliance possible à l’horizon, de nature ou de circonstance, entre des tendances antagonistes en présence, parfaitement irréconciliables. Cela dit, sans prêcher pour la plate réconciliation dialectique, on pourra se demander si cette opposition qui structure de prime abord le livre de Dupuis-Déri n’en appelle pas elle-même à faire quelques nuances…

Agoraphobie et agoraphilie

L’agoraphobie, aujourd’hui en « en position hégémonique », désigne selon les mots de l’auteur, l’ensemble des discours consistant à délégitimer le peuple assemblé : le peuple – cette « masse informe, stupide et apathique » – serait irrationnel. Il faut être vigilant puisque l’agoraphobe peut ruser et employer un discours de type agoraphile en optant pour une « attitude démophile », mais cette posture n’est pas sans être empreinte de condescendance. S’il est vrai que le système actuel présente une certaine forme de mixité; c’est-à-dire que le gouvernement n’interdit pas les rassemblements fonctionnant selon un principe de démocratie directe, voire même, à certains moments, les encourage, cette incitation à la participation citoyenne possède un revers. Elle tendrait en effet, vers la « domestication des mouvements sociaux et de leurs militantes et militants » à des fins utilitaires et au bénéfice du pouvoir en place. Dupuis-Déri admet néanmoins que certains partis « ont été plus favorables aux diverses classes et catégories subalternes ». Mais à la nécessité des partis politiques qui agissent comme médiation permettant de lier les individus et d’éviter les factions, l’anarchisme, duquel se réclame Dupuis-Déri, répond par la création de groupes d’affinités affirmant que ce sont les partis politiques mêmes qui érigent ces factions.

De quoi le peuple est-il le nom ?

Pour bien saisir à quel peuple se réfère Dupuis-Déri, il convient d’abord de le définir à la négative. Ce qu’il entend par peuple n’est pas le « peuple mythique », soit le peuple de la volonté générale de Rousseau par exemple; ni le « peuple identité », faisant écho au peuple ethnique ou national[1]; ni le « peuple juridique » ou civique relevant d’une définition administrative et composant l’ensemble des citoyens; encore moins que le « peuple social » correspondant au « petit peuple », ou encore le peuple ouvrier, soit la conception héritée du marxisme. Il écrira, à ce titre, que « n’en déplaise à bien des socialistes, la vie ne se réduit heureusement pas au travail ».

Tous ces peuples n’ont pas besoin de la démocratie directe pour exister et ne sont pas nécessairement autonomes face aux élites. La modalité du pouvoir exercé par ou à l’encontre de ce peuple est le pouvoir sur que Dupuis-Déri distingue du pouvoir avec (collectif), du pouvoir faire (autonomie) et du pouvoir du dedans (soit la dimension spirituelle, la force animant le peuple). Ces trois dernières modalités de pouvoir relèvent plutôt de la cinquième forme de « peuple » qui l’intéresse. Ce peuple est le « peuple politique », soit le peuple assemblé. Il désigne les subalternes « qui subissent la domination pour des raisons d’identité ethnique ou sexuelle ou des raisons sociales et politiques ». Il est celui qui s’assemble selon des pratiques délibératives horizontales et directes. Il peut être démos lorsqu’il prend lui-même ses décisions de manière collective, autonome et généralement pacifiste ou plèbe, lorsqu’il se fait turbulent, voire insurgent et créateur de brèches (53-283).

Notons que la mise en pratique de l’agoraphilie rencontre, en la « glossophobie », un défi puisque certain-e-s, malgré leur agoraphilie, auront peur de parler en public. À cela, Dupuis-Déri répond qu’en améliorant, voire en démultipliant les scènes agoraphiles dès l’école secondaire par exemple – en substituant aux conseils scolaires formés de délégués, des formes de participations directes dans les unités de classe – il serait possible d’en amoindrir les effets.

Cependant, quatre perspectives critiques internes pourraient être formulées à partir même de ce que propose Dupuis-Déri. Il ne s’agit pas ici de nier la pertinence de la thèse avancée en soutenant, une nouvelle fois, que la démocratie représentative ne serait pas une aristocratie élective, ou encore, que la représentation soit nécessaire afin de nous prévenir d’un danger totalitaire. Peut-être est-il possible d’insister plutôt sur certaines lignes de fuite qui demeurent ou bien périphériques ou bien latentes et à l’état d’ébauche, en creux, dans la matière de l’ouvrage : la question du critère selon lequel un peuple peut être nommé en tant que tel ; la question de la prétention à s’extraire de la division du social aux niveaux collectif tout autant qu’individuel ; la question de la médiation et des conditions de possibilité réelles de la mise en pratique d’une agoraphilie dans un vaste ensemble ; celle, finalement de la méthodologie impressionniste revendiquée par l’auteur.

La question du critère

Reprenons : le peuple politique est le peuple assemblé. Cependant, dans certaines circonstances ou situations, une telle définition du peuple ne fait-elle pas problème ? Que dire par exemple d’un groupe qui s’assemblerait selon un mode de délibération horizontale et directe, de manière non mixte, pour défendre l’interdiction de l’immigration, ou encore, la peine capitale ? Cette question en suppose une autre et en soulève donc deux : au nom de quoi un peuple mérite-t-il son nom et un peuple peut-il se constituer sur la base de l’exclusion d’un autre groupe ?

Dupuis-Déri affirme qu’il est possible au peuple d’exclure : par exemple, il y a bien une nécessité des rassemblements non-mixtes et ce, même si cela n’est pas sans soulever quelques apories et complexités qu’il prend le temps de relever. Selon une approche pratique, attentive aux cas et aux circonstances, l’auteur soutient qu’un peuple peut légitimement être excluant. Cependant, à la question de savoir s’il est toujours juste qu’il le soit, la réponse doit s’énoncer, dans les termes mêmes de l’auteur, par la négative. Le peuple auquel se réfère Dupuis-Déri n’est pas seulement le peuple assemblé et délibérant, mais le peuple qui, « animé par l’agoraphilie, […] souhaite que le pouvoir soit un bien commun, le premier des biens communs ». N’est-ce pas alors qu’il existerait, malgré tout, un critère à l’aune duquel évaluer ce qu’il faut entendre par peuple, et au nom de quoi il peut exclure ? Dupuis-Déri s’efforce de penser la démocratie, dans une perspective familière à l’anarchisme, indépendamment de toute forme « de transcendance, de verticalité, de médiation et d’institution du sujet », mais s’ensuit-il qu’il y parvienne effectivement pour autant ? En définitive, c’est un principe supérieur qui est invoqué : un peuple mérite un tel titre s’il vise le pouvoir faire, le pouvoir avec et le pouvoir du dedans, comme le bien commun au centre de ses priorités; il n’existe de peuple politique digne de ce nom que celui qui présuppose une forme de lutte contre l’oppression, destituant les gouvernants de la position de surplomb qu’ils prétendent détenir sur les gouverné-e-s.

La division du social

Pour autant, malgré la définition du bien commun qu’il défend, l’ouvrage de Dupuis-Déri semble rejeter en bloc toute théorie de la division du social, et, par-là même, d’une invention démocratique manifestant les puissances d’un dehors ingouvernable, parce qu’elle présupposerait encore ce avec quoi elle entend faire sécession. Dans cette perspective, c’est toute la lignée qui va de Machiavel, en passant par Claude Lefort et Myriam Revault-d’Allones, qui paraît devoir se résoudre à être classée dans la sous-catégorie de l’agoraphobie sophistiquée. Toujours est-il que la distinction visant à toujours démasquer, en politique, la discorde qui existe entre ces deux humeurs que sont le désir de commander et le désir de ne pas être commandé, n’auraient, dans une perspective agoraphile, nul droit de cité : « ces divisions du social ont un sens poli­tique dans la mesure où certains veulent dominer, c’est-à-dire les [les dominés] exclure du partage du pouvoir pour mieux contrôler une institution et les ressources symboliques et matérielles ». Sans pour autant en nier la dimension performative, n’est-ce pas au nom d’un présupposé consensualiste que Dupuis-Déri semble en appeler à en finir avec une telle conception conflictuelle du politique démocratique ? Certes, Dupuis-Déri évoque les critiques du consensus, internes même au discours militant et/ou anarchiste (L.A. Kaufman, Murray Bookchin, David Graeber), mais n’est-ce pas pour mieux affirmer le fond habermassien qui anime en partie aussi sa pensée ?

Mais rien n’est moins clair puisque Dupuis-Déri semble suggérer parfois qu’il serait bien difficile d’échapper à la manière dont une certaine division affecte intrinsèquement chaque individu : « chaque être humain est habité par deux instincts ou forces, soit un désir de domination et un désir d’autonomie ». Il existerait donc bel et bien une division, non plus sociale mais interne qui, plutôt que de justifier la mise en place de rapports de domination, conduirait à créer des « structures politique […] horizontales, égalitaires et consensuelles ». Ces dernières matérialiseraient littéralement le désir de chacun-e de se donner à soi-même sa propre loi et non plus seulement de ne pas être commandé-e. Mais, là encore, on ne comprend pas bien : se donner à soi-même sa propre loi, en quoi n’est-ce pas un désir de (se) commander? Finalement, de la pensée de la division du social, Dupuis-Déri retient l’« indétermination » sans pour autant la voir coïncider avec l’esprit même de l’agoraphilie ».

Médiation et conditions de possibilité réelles de la démocratie directe

On l’aura compris : Dupuis-Déri ne rejette pas les structures. Ces structures nous apparaissent comme des formes de médiation des rapports entre les différent-e-s participant-e-s d’une assemblée. Mais s’il ne rejette pas les structures, pourquoi rejette-il, sans appel, la médiation ? Son ouvrage semble naviguer entre deux pôles : celui de la plèbe de tendance révolutionnaire, privilégiant l’instantanéité des rapports, tel que les ont formulés certains crypto-anarchistes plus libertariens que libertaires et celui du démos, plus procéduraliste. Le premier pôle est souvent celui qui subit l’opprobre des détracteurs de l’anarchisme pour lesquels un sujet ne propose nulle politique lorsque ses revendications s’originent dans l’autofondation et la spontanéité. Contre de tels détracteurs, tout l’intérêt de l’ouvrage de Dupuis-Déri réside en ce qu’il souligne la manière dont l’instantanéité de certains mouvements sociaux, la « spontanéité de certaines mobilisations collectives » est plutôt « apparente » puisqu’elle est le plus souvent le résultat d’assemblées sujettes à des « procédures [qui] sont, en partie, le résultat de décennies de luttes ».

Dans la perspective assembléiste, on se réjouira de la manière dont la question des conditions de possibilités réelles de la démocratie directe se trouve abordée comme autant de formes, de médiations possibles pourrait-on dire, inhérentes à l’anarchisme. Parmi ces pratiques, on en retrouve certaines cherchant à penser les conditions réelles d’une invention démocratique sur un vaste territoire et veillant à ne pas reconduite de rapports de domination : les mandats impératifs, tout autant que la révocabilité, la rotation et surtout, le principe de la structure fédérale; mais cette perspective n’est qu’effleurée et aurait mérité un chapitre entier.

Tout l’intérêt d’une pensée des procédures politiques directes réside dans la manière qu’elle a de rendre visible combien, en démocratie, « le processus est aussi important que la décision finale ». Mais ces procédures ne sont-elles pas autant de médiations ou d’intermédiaires qui permettent d’organiser les assemblées afin que puissent être évitées, autant que faire se peut, les rapports de domination ? Au final, c’est une tension entre positions assembléiste et insurrectionnaliste que manifeste l’ouvrage. Dupuis-Déri, à défaut de trancher, semble privilégier la diversité des tactiques.

La méthode

Démocratie. Histoire politique d’un mot déployait un cadre théorique combiné, empruntant à la fois au contextualisme (Quentin Skinner), à l’histoire sociale (Ellen Meiksins Wood), à l’histoire populaire (Howard Zinn), à l’analyse du langage (Victor Klemperer) ainsi qu’à l’analyse comparative et systémique. Dans son dernier ouvrage, par contre, Dupuis-Déri a délibérément choisi de présenter ses recherches sous l’égide du bricolage, de la mosaïque, voire du « tableau impressionniste ». D’une part, cette méthode donne parfois lieu à des juxtapositions hasardeuses, comme c’est le cas à la page 169 où se succèdent, pêle-mêle et bien étrangement, Marcel Gauchet, Frédéric Lordon et Étienne de la Boétie, tous opposés à Pierre Bourdieu. Mais, d’autre part, l’impression, justement, pourrait être – sans que cela porte atteinte à l’intérêt de l’ouvrage en lui-même – d’assister à un rebrassage de ce qui avait déjà été déployé beaucoup plus méthodiquement dans Démocratie. Histoire politique d’un mot.

Au final, l’un des grands mérites de cet ouvrage, mise à part sa qualité pédagogique, demeure celui de nous raconter une autre histoire, comme si Dupuis-Déri cherchait à reprendre et à relayer la pensée d’une série d’événements et de discours qui ont bel et bien eut lieu mais qui ne nous sont pas (toujours) enseignés, principalement l’histoire du « conseillisme comme forme d’agoraphilie ». L’histoire de l’agoraphilie est effectivement une histoire sans fin, qui renaît partout comme « une hydre aux mille têtes » selon la formule de Peter Linebaugh et Marcus Rediker : sans être celle d’une dialectique matérialiste triomphante, elle ne peut (et ne cherche pas non plus par ailleurs à) tenir la promesse d’une victoire, c’est une « expérience, un projet, une disposition politique, un désir, une nécessité et même une essence ». Elle est l’émergence critique, aux détours de l’Histoire, des potentialités que manifestent ses actualisations.


[1] À ce titre notons d’ailleurs que citant Eric Hobsbawn, Dupuis-Déri rappelle, et cela n’est pas innocent, « que le peuple [identité] s’est fait imposer le nationalisme par une élite ».

Julie Paquette, Spirale, 16 octobre 2017

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