Le colonialisme passé au crible du «bon sauvage»

Publié le 20 septembre 2010, dans Revue de presse

Dès le XVIe siècle, les récits de voyages font rêver les Européens. La découverte des Indiens d’Amérique donne naissance au thème du «bon sauvage». Une réflexion morale et philosophique se développe, qui relativise les valeurs européennes. En 1702-1703, à l’aube du siècle des Lumières, le baron de Lahontan publie les Dialogues avec un sauvage, inspirés de son séjour en Nouvelle-France de 1683 à 1693.

Les écrits de Lahontan sont importants pour l’histoire des idées comme pour l’évolution de l’image de l’Amérique à la fin du XVIIe  siècle. Alors que ses autres ouvrages sont riches d’informations sur l’Amérique du Nord, les cinq Dialogues avec un sauvage remettent en cause les valeurs et les croyances européennes.

Lahontan a vécu avec des Indiens. Il a bien connu le chef huron Kondiaronk, qui a inspiré le chef Adario dans les Dialogues. Il s’agit d’échanges entre le «civilisé», corrompu et malheureux, et le «primitif», sage et heureux, au sujet de la religion, des lois, du bonheur, de la médecine, de la sexualité et du mariage. Ils résument les idées philosophiques du début du XVIIIe  siècle sur les vices de la société européenne et le bon sauvage, idées que l’on retrouve chez Rousseau, Voltaire et Diderot.

Lahontan se livre à un jeu ironique sur un ensemble de traits mythiques, de conventions familières. Au fil des dialogues, l’Européen perd de sa superbe alors que le Huron acquiert de l’autorité et conclut par « Fai toy Huron ».

La réédition critique des Dialogues avec un sauvage préparée par Réal Ouellet reproduit la graphie et la ponctuation des textes originaux; pourtant, leur contenu est familier au lecteur: l’Européen, pétri des préjugés de la « civilisation » et des dogmes sclérosés du christianisme est confronté au  sauvage éclairé» qui critique la prétention des Églises à faire de l’ordre social et politique européen le seul ordre concevable. Il désapprouve le droit de propriété individuelle et propose un modèle différent où tous seraient égaux (ce qui, ironiquement, n’empêche pas Adario d’avoir des esclaves). Sont dénoncés la corruption, l’intérêt personnel, l’injustice, l’inégalité. Adario condamne catégoriquement le droit de colonisation que s’arrogent les Européens. Il déplore la fascination de la richesse, la frénésie du jeu; il s’élève contre les erreurs judiciaires et la lenteur des procès. Le Huron condamne le mariage forcé et prône la liberté de la femme. Il n’est ni contre la contraception ni contre l’avortement. En revanche, l’obligation de continence des religieux est un crime. Cette nouvelle édition des Dialogues est une lecture passionnante: nous avons là l’occasion de redécouvrir un texte du début du XVIIIe  siècle, actuel par le contenu, qui nous incite à nous y retrouver.

Marie-Claude Strigle, L’Humanité, 20 septembre 2010

Voir l’original ici.