Norman Bethune: L’admirable histoire d’un héros

Publié le 24 mars 2007, dans Revue de presse

J’ose à peine aborder la recension de ce livre consacré à un personnage inouï, Politique de la passion, une vie du Dr Norman Bethune, 1890–1939, chirurgien né en Ontario, ayant exercé sa profession à Montréal, et qui, en 1935, en pleine crise économique, scandalisé par les conditions sociales des masses, se tourna vers le communisme. En 1936, il se rendit en Espagne en qualité de médecin chirurgien pour combattre Franco, puis en Chine en 1938, pour lutter contre les Japonais, dans les deux cas le fascisme.

Cette vie tumultueuse, dramatique, toujours aux antipodes du conformisme tant sur le plan personnel que public, fut celle d’un grand imaginatif, passionné, créateur, impulsif, très conséquent néanmoins dans sa carrière de chirurgien puis dans son engagement de 1936 à 1939 comme médecin de guerre travaillant sur le front.

On est ébloui par ce personnage et par les péripéties de son existence. Étudiant en médecine (1912–1914), brancardier blessé à Ypres pendant la Grande Guerre, reçu médecin en 1916, retourné à la vie militaire, sur un porte-avions, en 1917, puis exerçant son métier de chirurgien dans le civil à partir de l920, marié en 1923, atteint de tuberculose en 1926, guéri en 1927, divorcé avec son accord la même année (il apprend son divorce par un télégramme de sa femme, lui répond sur-le-champ en la félicitant et en la redemandant en mariage !). Il se remarie effectivement avec elle en 1929, et le couple divorce de nouveau en 1933. La biographie rapporte tout cela, lettres à l’extrême gauche, se déclare communiste et alors, en 1936, il part pour l’Espagne puis, en 1938, pour la Chine.

En Chine, il se donne corps et âme. Ce qu’il y accomplit est stupéfiant. Ses journées n’en finissent pas. Il fait, comme il le raconte, par exemple 110 opérations en 25 jours, une fois 8 opérations et 2 transfusions de sang en une seule journée. Il travaille de 5 heures 30 du matin jusqu’à 21 heures. On peut se faire une idée de cette trépidation par ses notes, comme celle-ci : le 21 août 1938, il opère toute la journée—dix cas dont cinq très graves. Les chirurgiens d’aujourd’hui seraient à même, par comparaison, de mesurer une performance pareille…
Il ne fait pas qu’opérer. Il écrit beaucoup. Toutes sortes de choses, dont maints mémoires destinés aux cadres militaires supérieurs, certains textes pour Mao lui-même, lettres au Canada décrivant la situation et demandant de l’aide. Il organise des services dans des conditions difficiles, il forme des aides, il voit à tout. En somme, il n’arrête pas et, de plus, il refuse tout salaire.

Il survécut deux ans à ce régime exténuant, souvent dans des situations périlleuses à cause de l’armée japonaise à proximité. Mais la fin arrive abruptement. Le 28 octobre l939, il se blesse à un doigt en opérant, cette blessure s’infecte, son organisme affaibli ne résiste pas et il meurt le 12 novembre, à 49 ans.

En Chine, Bethune est aujourd’hui considéré comme un héros national. Les enfants apprennent sa vie à l’école comme ils apprennent celle de Mao.

Politique de la passion est un gros livre, 450 pages. C’est un ouvrage d’une belle rigueur, rempli de textes de Bethune lui-même, lettres personnelles et autres, études, considérations politiques et militaires, notations médicales, etc. Le tout est animé comme un récit, appuyé sur des documents reproduits textuellement. De plus, il donne une vue plongeante sur l’époque, la Crise, le fascisme qui commence, l’atmosphère de Montréal et du pays, la situation mondiale dans les années 30.

Cette oeuvre, très bien traduite en français, est magnifique. Il serait bon que quotidiens et périodiques y fassent écho dans leurs pages. J’en formule le voeu. Ce n’est pas tous les jours qu’en édition québécoise nous échoit un ouvrage de ce calibre.

Pierre Vadeboncoeur, Le Couac, mars 2007