Le courage de sortir les poubelles

Publié le 30 mars 2019, dans Revue de presse

L’année 2018 n’a pas été de tout repos pour Dominique Payette. « Je dois dire que 2018 a été une année assez horrible. Entre le décès de mon père au mois de mai et celui de ma mère au mois de septembre, un diagnostic de cancer et une chimiothérapie. Enfin, bref… », me dit la professeure de communication de l’Université Laval, fille d’André et de Lise Payette.

Après cette année éprouvante, Dominique Payette aurait pu avoir envie d’un printemps tranquille. C’est mal la connaître. À peine de retour au travail, elle lance l’essai Les brutes et la punaise (Lux), une réflexion très juste et courageuse sur les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures.

Ce commerce, Dominique Payette en a elle-même fait les frais après la publication en 2015 d’un rapport sur les radios d’opinion de la région de Québec. Le rapport avait fait presque l’unanimité contre lui. Certaines critiques étaient valables, elle en convient. Que l’on se prononce contre son travail avec des arguments réfléchis, elle n’a rien contre. Mais lorsque cela passe par des insultes ou des menaces, on n’est plus dans le débat civilisé, mais dans quelque chose d’autrement inquiétant.

Après avoir fait état de la peur que ressentaient les personnes ou les groupes constamment visés par les radios d’opinion de Québec comme le FM93 et Radio X, la sociologue a eu droit à une pluie d’injures de la part d’animateurs et d’auditeurs des radios en 2015. On s’est moqué de son apparence physique. On s’est permis des allusions sexuelles. On l’a invectivée et intimidée dans des lieux publics et par courriel. Le titre de son essai est d’ailleurs inspiré d’un de ces messages reçus par courriel, un soir. « On vous a à l’œil. On va vous écraser comme une punaise. »

Au-delà des torts infligés aux individus victimes des radios-poubelles, ce qui intéresse Dominique Payette, c’est surtout le phénomène troublant qu’il révèle. L’accumulation de propos violents sur les ondes visant presque toujours les mêmes cibles – les intellectuels, les féministes, les autochtones, les immigrants, les musulmans… – qui engendre un climat peu propice à la libre expression et au débat civilisé.

Si elle revient sur le sujet, en sachant très bien maintenant à quoi elle s’expose, c’est d’abord parce qu’on lui a proposé de le faire. « Lux m’a contactée dès novembre 2015, quelques jours après la sortie du rapport qui m’a fait lyncher sur la place publique. » Et puis, c’est son travail, en tant que sociologue spécialiste des médias, de se pencher sur ce phénomène trop souvent banalisé ou ignoré.

Plus fondamentalement, si elle refuse de se taire, c’est que « le silence fait partie du problème », écrit-elle en reprenant les mots de l’ancien agent du renseignement Michel Juneau-Katsuya.

Ceux qui propagent des discours intolérants ou de la désinformation à la radio sont évidemment en cause. Mais ceux, très nombreux, qui s’en lavent les mains, aussi.

D’où cet essai où elle montre « ce qu’il nous en coûte à tous de les ignorer » et en appelle à la responsabilité des élus. Il faut avoir le courage de défier l’omertà et de faire ce débat politique, insiste-t-elle.

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La réflexion entamée à ce sujet au lendemain de l’attentat à la Grande Mosquée de Québec en janvier 2017 n’est jamais allée très loin, regrette Dominique Payette. Quelques jours après la tragédie, lorsque la commission scolaire de la Capitale a interdit à ses chauffeurs d’autobus scolaires d’écouter les radios d’opinion lorsqu’ils sont au travail, afin d’éviter que les enfants soient exposés à des messages qui ne correspondent pas aux valeurs que l’école doit transmettre, la décision semblait tomber sous le sens.

L’autobus scolaire est le prolongement de l’école. Dans un contexte où on dit lutter contre l’intimidation à l’école, la moindre des choses aurait été de prêcher par l’exemple en évitant que les écoliers entendent des animateurs injurier matin et soir les musulmans ou d’autres boucs émissaires de leur choix. « Il y en a, des petits Mohamed et des petites Haifa, dans ces autobus… »

Ce n’est pourtant pas ce qui est arrivé. Les radios ont crié au scandale. Au nom de la liberté d’expression, elles ont obtenu l’appui du député caquiste Éric Caire et de Sébastien Proulx, alors ministre libéral de l’Éducation. Et la commission scolaire a vite fait marche arrière. « Tout cela donnait l’impression que l’élite au pouvoir et une bonne partie des citoyens jugeaient que ce qui se dit sur ces ondes n’est au fond que du divertissement sans conséquence. Mais est-ce le cas ? », demande Dominique Payette.

Les nombreux exemples de contenus radiophoniques racistes, misogynes, injurieux ou tout simplement ignares cités dans l’essai montrent bien que l’on ne parle ni de simple divertissement ni de liberté d’opinion. Ce que la journaliste et philosophe Hannah Arendt disait à ce sujet en 1961 est toujours aussi juste aujourd’hui : « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. »

Peut-on vraiment invoquer la liberté de la presse pour ce qui est en fait de la propagande qui mine le débat démocratique et a un effet néfaste sur le climat social ? demande l’auteure qui a elle-même été journaliste à Radio-Canada et à Télé-Québec et a dirigé en 2010 le Groupe de travail sur le journalisme et l’avenir de l’information au Québec.

Pour se distinguer de la démagogie, le journalisme d’opinion doit répondre à des exigences élevées de rigueur et non aux exigences du marché. Il doit être fondé sur des faits. Il doit aussi laisser au public la liberté de ne pas être d’accord.

C’est pourtant exactement le contraire qui se produit lorsqu’on met en scène des pseudoscandales qui creusent le fossé entre divers groupes sociaux et transforment des hommes blancs, hétérosexuels de la classe moyenne en laissés-pour-compte du système. On leur vend des idées qui leur plaisent. On cultive leur colère et leur ressentiment. On attribue leurs difficultés aux minorités défavorisées – des cibles de choix puisqu’elles ne rapportent rien et ne peuvent pas se défendre.

Tout ça pourquoi ? Parce qu’il y a là un marché lucratif. Même en payant grassement des animateurs vedettes, faire de la radio d’opinion coûte moins cher que de produire de l’information rigoureuse. Et en ciblant un auditoire précis pour son pouvoir d’achat – les hommes de 20 à 45 ans, résidant en banlieue –, on attire des commanditaires.

« Si un discours écologiste pouvait s’avérer très lucratif à court terme, peut-être ces radios sortiraient-elles tambours et trompettes pour prendre part à la lutte contre le dérèglement climatique ? », ironise Dominique Payette.

Cette heure est loin d’être venue, si l’on se fie aux positions anti-écologistes martelées par certains animateurs et à la proportion élevée de gens de Québec qui ne veulent rien savoir de la lutte contre le réchauffement climatique, quoi qu’en disent les experts. Alors que 21 % des Montréalais sont climatosceptiques, selon un sondage du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) mené en 2015, la proportion monte à 44 % à Québec, rappelle la sociologue. « Si ce n’est pas les radios qui influencent cette perception, qu’est-ce que c’est ? »

Pour la sociologue, on aurait tort de banaliser le phénomène ou de s’en amuser. « Quand on est de Montréal, on a souvent l’impression que ce qui se passe à Québec dans les radios est quelque chose d’assez anodin ou d’assez rigolo. On en est encore à l’époque où ils étaient surtout bêtes et méchants. »

Que peuvent faire les élus pour affronter les effets délétères des radios-poubelles ? Il existe un cadre juridique pour faire de la radio au Canada, rappelle Dominique Payette. « Ce cadre juridique, à mon avis, n’est pas du tout appliqué. D’un côté, on dit : dans les médias sociaux, c’est épouvantable, ce qui se dit, mais on n’a pas de poignée. Alors que dans les radios où il se dit des choses assez épouvantables aussi, on a des poignées. C’est la conclusion à laquelle j’aimerais qu’on arrive : il y a des élus quelque part qui ne font pas leur travail, qui ne surveillent pas suffisamment les organismes de régulation. »

Puisse la lecture de cet essai percutant leur donner le courage de sortir les poubelles.

Rima Elkouri, La Presse +, 30 mars 2019

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