Le Devoir, 16 juin 2012

Publié le 16 juin 2012, dans Revue de presse
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Critique d’art, romancier, peintre, essayiste, marxiste, John Berger ne semble pas avoir tout à fait le même âge que ses artères. Un homme dont la capacité d’indignation ne semble jamais s’être émoussée.

Joint par téléphone dans le petit village de Haute-Savoie, en France, où il habite aujourd’hui, John Berger réfléchit à voix haute sur les pouvoirs de la littérature et l’état général du monde, alors que paraissait au printemps la traduction française de son troisième roman, écrit au début des années 60, La liberté de Corker.

Né en 1926 à Londres, l’écrivain a derrière lui une oeuvre particulièrement éclatée : poésie, essais, peinture, romans. Devant l’inventaire, on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a chez cet homme, installé en France depuis une quarantaine d’années pour des raisons d’« affinités intellectuelles », dira-t-il, quelque chose d’un véritable humaniste de la Renaissance.

En 1972, par exemple, année faste, il reçoit le Booker Prize pour G., roman colossal et picaresque. Homme de provocations et de convictions, il versera la moitié de sa bourse à l’organisation… des Black Panthers en Angleterre. La même année, il crée et présente aussi une fascinante série télévisée liée à l’histoire de l’art pour la BBC, Ways of Seeing (disponible sur YouTube).

Au coeur de La liberté de Corker, William Tracey Corker, 63 ans, directeur d’une petite agence de placement du sud de Londres. Son histoire est celle d’une certaine aliénation urbaine anglaise des années 60 et d’un temps un peu figé où les patrons, petits ou grands, macéraient dans leur propre satisfaction. Au moyen d’une narration complexe et originale, autant pour l’époque que pour aujourd’hui (le conservatisme littéraire a la cote), l’écrivain dessine la trajectoire d’une impitoyable chute.

« L’acte de raconter des histoires est l’un des traits fondamentaux de l’homme, dira Berger à propos de la forme singulière de son roman. On l’a fait de tout temps et cela répond à un besoin fondamental. Et s’il faut inventer une méthode différente ou un peu nouvelle pour raconter, c’est parce qu’au fond on est conscients que quelque chose de la condition humaine n’a pas encore été dit assez clairement. Il nous faut donc trouver un moyen de le reconnaître. » Comme si expérimenter, pour l’écrivain, était en quelque sorte une façon d’exprimer l’inexprimable de son époque.

Une prison inversée

Mais si La liberté de Corker est une satire, faite de personnages grotesques (et « drôles », ajoutera même Berger), il demeure qu’une critique virulente du monde du travail et de l’aliénation citadine s’impose en filigrane à travers tout le roman.

Des centaines de millions de personnes sont en réalité en prison – sans en apercevoir les murs. Exclus de toutes sortes, migrants, petits travailleurs, ces gens sont les particules d’un système qui les broie lentement. « Ils constituent la majorité de ceux qui vivent à la surface de la terre. Et admettre une telle évidence, c’est plonger dans l’absurdité absolue », écrivait déjà Berger dans Meanwhile, un tout petit livre, « un pamphlet », précise-t-il en entrevue.

Un très court opus qui ne manque pas de mordant, traduit et publié en français en 2009 sous le titre de Dans l’entre-temps. Réflexions sur le fascisme économique, par Indigène éditions, les mêmes qui nous ont donné le best-seller de Stéphane Hessel, Indignez-vous !.

Beaucoup lu en Amérique latine, en Italie et en Turquie, ce « petit, petit pamphlet » posait le doigt sur l’absence croissante de liberté dans nos démocraties occidentales, malades souvent sans le savoir, où la tyrannie s’enveloppe du manteau de la liberté et des couleurs de la démocratie.

Et dans ce monde binaire où nous vivons désormais, le choix semble se diviser de plus en plus entre obéir et désobéir. Or, écrivait Berger en 2003 dans Le Monde diplomatique (auquel il a souvent collaboré), « toute forme de contestation envers cette nouvelle tyrannie est parfaitement compréhensible. Le dialogue est devenu impossible ».

Pouvoir des « raconteurs »

Dans un tel contexte, que peuvent les écrivains ? Que peut la littérature ? Utilisant le joli mot « raconteur », qu’il préfère pour parler des romanciers, John Berger croit que, « dans le contexte des difficultés et des souffrances du monde d’aujourd’hui, il y a pas mal de manipulateurs qui, pour des raisons de pouvoir, encouragent les gens à se trouver un ennemi. C’est-à-dire un groupe qui soit responsable de leur propre souffrance. »

Et à partir du moment où cet état d’esprit s’installe, apparaît aussi une dualité : nous et eux. « Nous, nous sommes humains, et eux représentent tout ce qui est dangereux, inhumain, bestial. Et dès l’instant où cette distinction est établie dans l’esprit des gens, estime John Berger, ils sont capables de toutes les cruautés imaginables. »

« Il me semble que l’une des choses que les raconteurs peuvent faire, poursuit-il, c’est de rendre cette division entre eux et nous plus difficile. Parce qu’en lisant leurs histoires, le lecteur commence à comprendre que, malgré tous les conflits et les différences qui existent, ce que les êtres humains partagent est plus important que ce qui nous divise ou nous distingue. Voilà. »

De quoi donner de l’air à nos propres indignés.

Christian Desmeules, Le Devoir, 16 juin 2012