Le Devoir, 25 septembre 2010

Publié le 25 septembre 2010, dans Revue de presse
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Le 14 septembre, Eduardo Galeano a reçu à Laxön, en Suède, le prestigieux prix littéraire attribué chaque année par la société Stig Dagerman à un écrivain ayant contribué à promouvoir une parole libre dans le monde. Les membres du jury ont affirmé que Galeano «a toujours été du côté des condamnés de la Terre, sans pour autant prétendre être leur porte-parole car, comme il le dit lui-même, chacun d’entre eux a sa propre voix mais le monde ne les écoute pas. Galeano, lui, les écoute».

Beaucoup de temps a passé depuis que l’écrivain uruguayen a écrit Veines ouvertes de l’Amérique latine (1971), une oeuvre de référence pour tous ceux qui veulent comprendre l’histoire et la réalité de ce continent.

Le point de départ de son essai est une énigme: pourquoi cette terre si richement dotée par la nature a-t-elle été si peu favorisée sur les plans social et politique? Cet ouvrage, aussi palpitant qu’un roman policier, raconte avec passion, lucidité et indignation l’histoire de ce que Eduardo Galeano nomme «le pillage» du continent latino-américain, d’abord par les Espagnols et les Portugais, puis par l’Occident en général et les élites locales. Toujours engagé en faveur des humanités oubliées, il a par la suite essayé d’écrire de manière toujours plus brève, travaillant patiemment ses histoires et les restituant dans une prose simple.

Paroles vagabondes (Las Palabras Andantes), texte littéraire inédit en français, s’inscrit dans cette démarche. Il rassemble des textes courts — légendes, rêves, fables, anecdotes — que l’auteur a écoutés dans la rue ou au cours de ses voyages. En Amérique latine, l’art du conte puise dans les traditions orales des sociétés indigène, africaine et, dans une moindre mesure, créole. La tradition européenne des sorcières, des esprits et des fantômes, adoptée par les Créoles se mêle à celle d’origine indigène et africaine des dieux de l’eau, de la forêt et des montagnes. Galeano les disperse (sorcières, dieux) au hasard dans son livre, aux côtés des pauvres mortels.

L’impossible rêve

Au fil des récits teintés de «réalisme merveilleux», on croise Fernando, qui ne peut plus dormir parce qu’il ne peut plus rêver; il avait conservé tous ses rêves dans un sac de supermarché. Or le sac s’est ouvert et les rêves se sont échappés. On croise aussi un homme amoureux d’une étoile et qui est abandonné par elle, Montón, l’ex-dévot qui mène une vie de patachon, «passe ses jours et ses nuits avachi dans le doux hamac d’une poitrine de femme, à rissoler dans l’amour», Encarnación, le satyre pulvérisé en poussière d’étoiles et une sorcière altière «d’une impardonnable beauté» qui fait exploser le coeur des hommes qui la regardent.

Dans une série intitulée «Fenêtres», la voix d’Eduardo Galeano, qui n’a jamais accepté l’indignité comme destin, se fait plus politique. L’écrivain libère et valorise la parole des oubliés. Fenêtre sur les murs de Buenos Aires: «J’ai aim. J’ai déjà mangé mon f», de Lima: «Nous ne voulons pas survivre. Nous voulons vivre», de Mexico: «Salaire minimum pour le président, pour qu’il sache ce que ça fait.» «Fenêtre sur l’utopie» résonne comme un appel à la résistance. Ce court fragment laisse entrevoir un monde meilleur tant désiré. Ce pourrait être un graffiti écrit sur un mur aux forums sociaux de l’altermondialisme ou un slogan scandé par le Mouvement des Sans-Terre. «Elle est à l’horizon, dit Fernando Birri. Je m’approche de deux pas, elle s’éloigne de deux pas. J’avance de dix pas et l’horizon s’enfuit dix pas plus loin. J’aurai beau avancer, jamais je ne l’atteindrai. À quoi sert l’utopie? Elle sert à cela: à cheminer.»

Chez Galeano, la joie de raconter ne se dément jamais. L’écrivain est de nouveau emporté par le simple plaisir de la narration. «Fenêtre sur l’arrivée» évoque le rituel lors du baptême d’un enfant. «Il reçoit un coquillage: «Pour que tu apprennes à aimer l’eau»; on ouvre la cage d’un oiseau prisonnier: «Pour que tu apprennes à aimer l’air»; on lui donne une fleur de géranium: «Pour que tu apprennes à aimer la terre»; et on lui offre aussi une petite bouteille fermée: «Ne l’ouvre jamais, jamais. Pour que tu apprennes à aimer le mystère.» «Fenêtre sur la mémoire» nous enseigne que chez les Indiens du nord-ouest de l’Amérique, l’artiste qui se retire remet son oeuvre maîtresse au plus jeune potier, qui la fracasse contre le sol, la casse en mille morceaux qu’il incorpore à sa propre argile.

Une écriture légère

L’écriture d’Eduardo Galeano, drôle, émouvante, féroce, demeure légère. Elle ressemble à une petite musique qu’il conviendrait de lire à haute voix. Cueilleur et passeur de paroles vagabondes, l’écrivain s’impose comme un con-teur à la verve communicative. On a parfois l’impression qu’il nous regarde dans les yeux et nous demande d’aiguiser notre imagination pour goûter pleinement l’imaginaire latino-américain. Saluons la maison d’édition indépendante Lux, spécialisée dans l’histoire des Amériques, qui compte quelques titres prestigieux à son actif, auxquels vient s’ajouter la signature d’Eduardo Galeano. Paroles vagabondes nous livre un témoignage à trois dimensions: pédagogique pour le travail de mémoire, politique pour résister contre l’oubli et poétique pour attiser l’esprit de liberté qui gît au coeur de l’expérience collective d’un continent entier. Soulignons enfin le soin tout particulier apporté à cette édition, rehaussée des gravures de José Francisco Borges, petites taches poétiques enchâssées dans le texte.

Suzanne Giguère, Le Devoir, 25 septembre 2010