Le droit de ne pas voter

Publié le 9 octobre 2019, dans Revue de presse

S’abstenir de voter passe parfois pour un crime contre la société. Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l’UQAM, s’est carrément fait retirer des listes électorales. Son essai Nous n’irons plus aux urnes pose un regard éclairant sur ces gens – très nombreux – qui ne votent pas.

Pourquoi avez-vous choisi de ne plus voter ?

La première fois que j’ai voté, j’avais trouvé le moment solennel… Après, je ne peux pas dire quand, j’ai perdu la foi. Je me suis rapidement mis à voter pour des partis loufoques, à annuler mon vote et à ne plus y aller du tout. […] Je considère que la démocratie, ce n’est pas voter pour des gens qui nous gouvernent. La vraie démocratie devrait être un système où on peut prendre nos décisions entre nous, sans déléguer ou se faire usurper notre pouvoir. Je ne veux pas voter pour me donner un maître.

Les gens s’abstiennent de voter pour plusieurs raisons. Quelles sont les principales ?

Il y a des gens qui ne se reconnaissent pas dans les enjeux ou les partis. Il y en a qui ne croient plus à l’élite et aux promesses politiques, ils pensent que les partis gouvernent pour leurs propres intérêts et non ceux des gens. Il y a des gens qui croient que les politiciens sont corrompus. J’ai porté attention à des groupes qu’on pourrait considérer comme subalternes, marginalisés ou pauvres, qui souvent n’y croient simplement pas. […] En Nouvelle-Zélande, par exemple, des gens pauvres disent : on ne vote pas parce que c’est toujours la même merde et ça ne changerait rien.

Vous avez évoqué la « foi » relativement à l’exercice du droit de vote et, dans votre essai, vous parlez même de « magie ». Pourquoi ?

On nous inculque dès l’enfance cette foi que le vote est le geste citoyen le plus important qu’on puisse faire. On est socialisé à croire au caractère solennel de ce geste. Lorsqu’on en débat, il y a d’ailleurs des gens qui parlent de geste « sacré » ou de « communion » nationale. […] Je pense que de croire que François Legault parle au nom du Québec ou que le président américain parle au nom des États-Unis relève d’une sorte de fétichisme. Surtout quand ils sont élus avec 24 % ou 27 % des voix.

Il est aussi un peu illusoire de penser que notre vote individuel peut avoir une influence. Et c’est une autre raison pour laquelle les gens ne votent pas. Ils jugent qu’il y a tellement d’autres influences dans la vie politique (lobbies, chambres de commerce, etc.) que leur vote se perd. Il est d’autant plus gênant de lui accorder une aussi grande importance.

Ne pas voter, est-ce s’exclure de l’engagement politique ?

Très schématiquement, il y a deux profils d’abstentionnistes : des individus apolitiques, qui sont désintéressés et pas engagés dans la société, et il y a une part non négligeable des abstentionnistes qui sont très sensibles aux questions politiques, sociales, économiques et environnementales. Il y a aussi des gens dont l’engagement se limite à mettre un X sur un bulletin de vote une fois tous les quatre ans. Il ne faut pas croire que parce qu’on vote, on est des citoyens responsables et engagés. Il ne faut pas croire non plus que parce qu’on ne vote pas, on est déconnectés de la société et de l’action [politique]. Ces gens peuvent être actifs à travers leurs choix de consommation, dans des groupes de discussions, dans un syndicat, des groupes de femmes ou se mobiliser pour le climat…

N’y a-t-il pas des votes dans les syndicats et groupes communautaires ?

Mes collègues du département de sciences politiques me taquinent parce qu’on a des assemblées départementales où je vote… Voter dans une assemblée, pas pour élire quelqu’un d’autre, mais prendre des décisions ensemble, je n’ai rien contre. Après, dans un groupe comme un syndicat, il peut y avoir des élections. Effectivement, je peux participer à ces élections parce que je considère qu’elles sont d’une nature différente : ce sont souvent des gens qu’on connaît, issus d’un groupe restreint qui partage nos conditions. C’est plus direct.

Entretien avec Alexandre Vigneault, La Presse+, 9 octobre 2019

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