Le Soir, 20 avril 2012

Publié le 20 avril 2012, dans Revue de presse
Livre référence:

«Je n’ai aucun espoir
en Barack Obama»

CHRIS HEDGES brosse un tableau très sombre d’une Amérique que Wall Street aurait mise
en coupe réglée. Seule lueur d’optimisme: la rébellion des gosses de la classe moyenne.

Entretien

Chris Hedges, ex-grand reporter du New Tork Times, titulaire d’un prix Pulitzer (la plus haute récompense en journalisme), fait partie de ces intellectuels de gauche américains dont la parole porte de plus en plus loin. Il donnait, hier soir, une conférence à l’ULB, à l’invitation du Centre d’étude de la vie politique, et du ministre-président de la Communauté française, Rudy Demotte.

Dans son essai L’empire de l’illusion, qui vient d’être traduit en français chez Lux, Hedges se montre particulièrement dur envers son pays, où régnerait «la culture de l’illusion»: cette
forme de pensée magique grâce à laquelle «des prêts hypothécaires sans valeur se transforment en richesse, la destruction de l’assise manufacturière se transforme en possibilité de croissance,l’aliénation et l’anxiété se transforment en conformisme pétulant et un État qui mène des guerres illégales devient la plus grande démocratie du monde»…

– L’expression «culture de l’illusion» que vous utilisez en rappelle une autre: «rêve américain». Au fond, ne s’agit-il pas d’une caractéristique pérenne de la sociologue américaine?
– Bonne question. Ce n’est pas nouveau, c’est vrai. Mais la réalité politique et économique est nouvelle. Il y a toujours eu dans la culture américaine une forme d’infantilisation. Mais en même temps, par le passé, il y existait des possibilités de se réaliser, de toucher du doigt ce qu’on a pu appeler «le rêve américain». Aujourd’hui, le système est calcifié. Pour les parents de la classe moyenne qui ont perdu leur travail – dans l’industrie par exemple: un job correct qui leur donnait droit à un plan-pension et à une sécurité sociale – il est devenu évident que non seulement ils ne retrouveront jamais une telle place mais que ce type de boulot sera
inaccessible à leurs enfants. C’est ça la différence. Quand la béance s’agrandit trop entre ce que les gens pensent être (ou pouvoir devenir) et la réalité, les choses deviennent dangereuses, politiquement parlant. Ces gens qui sont murés dans cette illusion ne grandissent jamais. On a coutume de dire que les Américains sont de grands enfants… Et c’est vrai! Quand ils se rendent comptent que leurs rêves ne se réaliseront jamais, ils se comportent comme des enfants. Ils en appellent à des solutions simples, démagogiques, à un retour aux traditions, à un sauveur… Ce qui explique le succès de la droite chrétienne aux Etats-Unis.

– Longtemps, on a expliqué le fait que le socialisme n’a jamais véritablement pris racine aux USA précisément par cette perspective offerte par le système de voir son sort individuel s’améliorer, de devenir petit propriétaires, de grimper l’échelle sociale, etc.
– Avant la Première Guerre mondiale, le socialisme a été une force dans la vie politique américaine ! Eugene V. Debs, candidat du Socialist Party of America aux élections présidentielles de 1912 a recueilli 900 000 voix, soit 6 %de l’électorat. Mais cette gauche américaine a été détruite par le pouvoir. Et ce fut un appauvrissement tragique pour la démocratie américaine. Dans les années 70, quand a commencé à se développer le «corporate capitalism» (capitalisme régi par les intérêts de la grande entreprise, par opposition au capitalisme «familial», NDLR), dont on subit les effets tragiques aujourd’hui, il ne s’est trouvé aucun contre-pouvoir. Tout ce qui avait été mis en place par le New Deal sur le plan social – à l’époque, pour sauver le capitalisme – a été détruit. En Amérique, aujourd’hui, quand vous trébuchez, personne ne vous rattrape : vous tombez. La dégénérescence de la vie politique américaine est beaucoup plus sévère que dans n’importe quel pays industrialisé du monde. Les signes sont tangibles, comme dans tous les empires en déclin: routes, ponts, réseau ferroviaire, système scolaire… tout est déglingué. Et comme dans tous les empires déclinants, cette situation fait le nid des forces antidémocratiques et même totalitaires. Même la Cour Suprême n’est plus un contre-pouvoir. La semaine dernière, elle a autorisé la police à effectuer des fouilles corporelles, et à mettre nu toute personne arrêtée, et ce pour n’importe quel motif. Les autorités peuvent abuser de leur pouvoir: c’est une inversion complète de l’esprit du droit, et vous citoyen vous n’avez aucune voie de recours. C’est un retournement complet de l’esprit du droit. C’est juste un petit exemple pour vous montrer à quel point le système américain s’est perverti.

– Le capitalisme y est pourtant contesté: pensons au mouvement Occupy
Wall Street…
– Occupy est le mouvement de fils et de filles de la classe moyenne qui se retrouvent déclassés (en français dans la conversation). Ils sont allés dans les bonnes universités, ils ont cru que s’ils respectaient les règles du jeu, s’ils travaillaient dur, il y aurait une place pour eux. Mais ils ont pris la réalité en pleine figure. C’est ce qui a donné naissance à ce mouvement. Le pouvoir a essayé de le casser et y est en partie parvenu. Mais toute cette désespérance, cette aigreur, cette frustration, cette rage sont toujours là. Elles se sont même accrues. Comment vont-elles se manifester désormais ? Personne ne le sait. J’ai couvert les révolutions dans les pays de l’Est, j’ai passé sept ans au Moyen-Orient, où j’ai suivi l’Intifada palestinienne, et je peux dire que chaque mouvement de ce type a une vie propre et est mu par des forces mystérieuses. Vous ne savez jamais comment il peut évoluer et jusqu’où il peut aller.

– Vous avez perdu espoir en Barack
Obama?
– Barack Obama est un avocat et il sert ses clients. Et il suffit de voir qui sont les donateurs de sa campagne électorale pour comprendre qui sont ses clients. Obama travaille pour le «Corporate State» (l’Etat régi par les intérêts de la grande entreprise, NDLR). Rappelez-vous en 2008, quand le capitalisme était dans le coma : Wall Street avait vraiment très peur. Obama fut en quelque sorte le sauveur du système. Il a promis à maintes reprises d’introduire de la régulation à Wall Street, que des procédures criminelles seraient lancées contre certains, etc. Et naturellement, rien de tout cela n’a été fait. Donc, je n’ai aucun espoir en Barack Obama! Pourtant, la situation est extrêmement grave; il faut un changement radical. C’est la raison pour laquelle le mouvement « Occupy » est si important. Sociologiquement – des enfants de la classe moyenne, des banlieues plutôt aisées, je l’ai dit – il peut devenir un mouvement dominant. Et cette perspective terrifie le «Corporate State».

Propos recueillis par William Bourton