L’économie est morte, vive l’économie!

Publié le 21 mars 2020, dans Revue de presse L’économie est morte, vive l’économie!

Alain Deneault

Non, Macron n’a pas viré à gauche. Éloge du service public ? Interdiction des licenciements ? Ode à la solidarité ? Open bar sur la dette publique ? L’Etat verse un salaire aux indépendants sans revenu ? Il lâche cinq milliards pour la recherche scientifique ? Il suspend la réforme des retraites et celle de l’assurance chômage ? Quand on fait l’effort d’aller voir dans le détail les dernières promesses présidentielles, on comprend que ces mesures sont au mieux insuffisantes au regard des enjeux, au pire de purs et simples effets d’annonce. De l’enfumage. Mais une chose est sûre, l’économie néolibérale ne sortira pas indemne de cette séquence : effondrement des cours de la bourse, fermeture des frontières, production au ralenti voire à l’arrêt dans plusieurs domaines clé. Des décroissants à l’extrême-droite en passant par les mille nuances intermédiaires, presque tout le monde semble voir dans le coronavirus la validation de son idéologie.

Alors disons-le nettement : un virus ne fait pas de politique, il ne renverse pas un système économique. Cela, seuls les humains en sont capables. Et alors là, oui, la crise sanitaire en cours ouvre une opportunité inédite pour les anticapitalistes. Dans quelques semaines ou quelques mois, les autorités annonceront avec fierté et solennité que l’épidémie est finie ou en passe d’être endiguée. Ils siffleront la fin de l’entracte et nous exhorteront à retourner au charbon. Welcome back métro boulot dodo. Il faut relancer la croissance, bordel ! Pour ça, on filera des centaines de milliards aux banques (ça a déjà commencé), on demandera gentiment (avec de gentilles matraques et de gentils LBD) aux mécontents de la mettre en sourdine, et que chacun regagne sa place. C’est du moins ce que souhaitent les « connards qui nous gouvernent », comme dirait l’autre. Leur obéirons-nous ? C’est toute la question.

Aurons-nous le culot, l’audace, que dis-je, le courage, de leur rétorquer : non non, en fait, non. On a bien réfléchi, on a lu des livres, comme vous nous l’avez recommandé M. Président. Et on a conclu que ben non. On est désolé, on aimerait vraiment beaucoup redonner le moral aux marchés, on rêverait de faire redescendre le déficit sous la barre des 3%, ah ça oui, qu’est-ce qu’on en rêverait. Mais voilà, on a décidé que non. Vous avez bien entendu : non. N. O. N. Après le confinement, On. Ne. Reprend. Pas.

J’ai reçu hier un mail d’un copain (comme Leïla Slimani, je raconte ma vie). JB n’a pas trop la culture du Grand Soir mais il me demandait si ce n’était pas ça qu’on appelait une « situation prérévolutionnaire ». Il me disait son désarroi devant l’impéritie du gouvernement et devant un système économique qui révèle à la face du monde son absurdité, pire, son obscénité. Qui a supprimé 22 000 lits ? Qui n’a cessé de fermer des services d’urgence et de réanimation alors que la population vieillissait ? Qui a sucré deux milliards par an aux hôpitaux ? Qui a coupé les crédits qui auraient permis aux chercheurs en biologie de mieux connaître notre ennemi du moment ? Qui a créé la pénurie de masques, de lits, de respirateurs et surtout de soignants, cette pénurie qui rend aujourd’hui notre système de santé si vulnérable ? Cette pénurie dont les cliniques privées et l’industrie pharmaceutique se frottent les mains parce que, oui, pardon de rappeler les fondamentaux, c’est la base d’une économie de marché : ce qui devient rare prend de la valeur ? Qu’attend-on pour exproprier la clique de criminels qui fait fortune sur le malheur d’autrui ?

J’applaudis tous les soirs à 20h, je suis ému à ma fenêtre, et je suis heureux que tout le monde, même les curés de l’austérité, saluent l’héroïsme de nos médecins, de nos infirmières et de l’ensemble du personnel hospitalier (n’oublions pas le rôle indispensable des femmes de ménage et des aide-soignantes). Mais il faudra que les mots soient suivis par des actes ! Le temps venu, nous y veillerons. Nous veillerons à ce qu’ils rendent des comptes, ces ministres sans scrupule qui, à coups de leçons de civisme ou de prime à 1 000 euros (enfin la cruelle vérité par l’entremise de Bruno Le Maire : 1 000 euros, voilà la valeur de nos vies à leurs yeux), intiment aux travailleurs du bâtiment et de l’industrie de se rendre au travail, au péril de leur vie. Nous veillerons à ce que ceux qui se disent « responsables » le soient vraiment, une fois dans leur vie, eux qui nous traitent d’inconscients à la moindre sortie quand ils en font de même sans qu’on les voie (coucou le privilège bourgeois) et que, trois jours plus tôt, ils nous encourageaient à nous rendre au théâtre, au café, à l’école. Ces gens n’ont plus aucun crédit. Leur pouvoir s’effrite, nous le mangerons. Et nous veillerons, comme le propose mon invité de cette semaine, à arracher l’économie aux économistes.

Impossible, objecteront certains : l’économie est par essence oppressive, c’est d’elle qu’il faut nous libérer. Non, répond le philosophe Alain Deneault : l’économie nous appartient. C’est une idée riche et polysémique, qui a déployé ses potentialités émancipatrices durant plus de deux millénaires. Mais, à partir du XVIIIème siècle, une corporation de savants, qu’on appellera bientôt les économistes, ont fait main basse sur l’économie. Ils l’ont vidée de sa substance. Ils ont appauvri sa richesse sémantique, et ils ont démoli les notions voisines : échange, commerce, marché, richesse, épargne… Autant de notions que la botanique, la médecine, la musique, la théologie, la philosophie, la psychologie et l’esthétique utilisèrent durant des siècles, avant de s’en faire déposséder par les conseillers de Louis XV, les physiocrates, dont le seul souci était la rentabilité maximale de la production agricole, atteinte grâce à un appétissant mélange de libéralisme économique et de despotisme politique. Les lointains ancêtres de Friedrich Hayek. Puisque l’économie nous a appartenu, écrit Alain Deneault dans la trilogie qu’il publie ces jours-ci chez Lux (Economie de la nature, Economie de la foi, Economie esthétique), nous pouvons nous la réapproprier. Ce dont l’histoire nous a privés, nous pouvons le récupérer. A condition, comme toujours, de se lever et d’agir. Le philosophe québecois invite à repolitiser l’économie, à la dépouiller de sa fausse naturalité et de sa prétendue fatalité. Le coronavirus en fournit l’occasion. A nous de la saisir. Alors, chiche ? Puisque tout s’arrête, on réfléchit, on recommence et c’est pas triste.

Bon confinement et bonne révolution !

Manuel Cervera-Marzal, «Aux sources», Hors-série, 21 mars 2020

Visionnez l’émission ici.