Les absents n’ont pas toujours tort

Publié le 9 octobre 2019, dans Revue de presse

On vote plus souvent par dépit que par adhésion. Comment alors convaincre qu’un vote peut provoquer de véritables changements ?

Ceux qui ne votent pas n’ont pas le droit de se plaindre. Le bas taux de participation est une catastrophe. Certains sont morts pour obtenir le droit de vote. Voilà le genre de phrases toutes faites qui exaspèrent Francis Dupuis-Déri.

Avec Nous n’irons plus aux urnes, le politologue, qui se qualifie lui-même d’« apostat du parlementarisme », veut réhabiliter l’abstention comme levier politique.

Il est vrai que ne pas voter est mal vu. Lors de chaque scrutin, des personnalités publiques lancent un appel à faire son devoir citoyen. L’idée de rendre le vote obligatoire revient sporadiquement. Le Directeur général des élections met en œuvre des programmes pour initier les élèves au système électoral. L’« industrie électorale », estime l’essayiste, converge pour promouvoir le vote comme seul moyen démocratique légitime.

Ceux qui boudent les urnes sont considérés comme des gens « ignorants et stupides » qu’il faut ramener dans le droit chemin. « L’abstention serait une pathologie anormale dont souffrent les pauvres et les laissés-pour-compte. À l’inverse, voter serait un comportement sain et naturel, qui va de soi. »

Pourtant, dit-il, le boycottage des urnes est valable face à un système électoral pétri de contradictions. Parce qu’au fond, que vaut un vote ? En combinant les suffrages et le taux de participation en 2015, les libéraux de Justin Trudeau n’ont obtenu que 26 % d’appui de la population pour être majoritaires. On vote plus souvent par dépit qu’avec une réelle allégresse. Et il faut se soumettre au choix pendant quatre ans. Comment alors convaincre qu’un vote peut provoquer de véritables changements ?

Selon Francis Dupuis-Déri, le régime électoral perpétue la domination d’une élite, dont les décisions sont calculées en fonction de ses chances de réélection. « Le mythe de la “représentation” du peuple ou de la nation est profondément antidémocratique, car il sert à valider le pouvoir qu’exercent les parlementaires sur leurs concitoyens, prétendument en leur nom et pour leur bien. »

L’abstention, à l’inverse, devient un moyen d’action, comme le fait de voter blanc (sans inscrire de X) ou d’annuler son bulletin de vote. Les formations loufoques, comme le Parti Rhinocéros, découlent du même sentiment que la voix du citoyen n’est pas entendue.

L’idée de laisser un nombre de sièges vides au parlement ou d’écourter la durée du mandat selon le taux d’abstention fait son chemin. Mais pour l’auteur, il faut plutôt revoir les bases mêmes du système démocratique.

Avec le ton militant qu’on lui connaît, il plaide pour la démocratie directe, où la société se régule hors du cadre électoral, par une infinité de décisions prises à l’échelle locale. Il préfère l’autogestion à une « élite ambitieuse qui prétend vouloir notre bien ».

Reste à prouver que ce modèle porterait mieux la voix citoyenne. Mais Francis Dupuis-Déri a le mérite de placer la démocratie à l’occidentale devant ses contradictions.

Jean-Philippe Cipriani, L’Actualité, 9 octobre 2019

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