Les Canadiens dans les brigades internationales espagnoles

Publié le 25 janvier 2017, dans Revue de presse Les Canadiens dans les brigades internationales espagnoles

Partie 1: Histoire et motivations

Après les épisodes d’enrôlements massifs de Canadiens dans la guerre de sécession américaine, suivis de la participation de près de 500 catholiques canadiens à la défense des États papaux, la fin du XIXe siècle ne vit que relativement peu de Canadiens aller combattre à l’étranger.

La Première Guerre mondiale monopolisa par la suite toute les ressources en homme et en matériel du Canada, et donc il fallu attendre d’autres bouleversements au sein des sociétés occidentales, avec la crise économique de 1929 et la montée du fascisme à l’aube de la Seconde guerre mondiale, pour revoir une participation en grand nombre de Canadiens dans un conflit étranger: la Guerre civile espagnole.

La guerre civile espagnole

Au début du XXe siècle, « L’Espagne était en retard de trois révolutions sur l’Europe » , admettait bien malgré lui le célèbre journaliste fasciste français Robert Brasillach dans son livre Histoire de la Guerre d’Espagne. Le gouvernement espagnol était l’une des rares monarchies catholiques restantes des siècles précédents. La tension entre les différentes couches sociales se fasait sentir de plus en plus dans les années 1920 et la grogne du peuple poussa le Roi Alphonse XIII à abdiquer en 1931.

La République espagnole fut proclamée et le nouveau gouvernement, composé principalement de socialistes, s’engagea alors à changer les choses en diminuant le pouvoir des riches propriétaires terriens et de l’Église. Pour l’en empêcher, une coalition des partis de droite s’organisa et remporta les élections de 1933 sous le nom de Front national.

En réaction à cette victoire de la droite, des groupes révolutionnaires de gauche tentèrent de provoquer une grève et un soulèvement de la population, mais ils n’eurent du succès que dans les mines de charbon de la région des Asturies. L’armée intervint pour mater la révolte et la coalition de droite accusa la gauche de ne pas respecter la démocratie.

En réponse à cela, les partis de gauche firent la même chose que les partis de droite et s’allièrent en une coalition appelée Front populaire en vue des élections de mai 1936. Cette nouvelle coalition de la gauche remporta les élections et Manuel Azaña devint président.

Malgré les tentatives de réformes du Front populaire, les tensions ne firent qu’augmenter et des actes violents furent commis partout en Espagne au début de l’été. Le 17 juillet 1936, sous prétexte de vouloir empêcher une révolution communiste, le général Francisco Franco appuyé par une majorité du corps des officiers tenta un coup d’état.

L’armée espagnole, qui comptait à l’époque 15 000 officiers et 800 généraux pour seulement 80 000 hommes, se souleva à partir des colonies du Maroc le 17 juillet, puis vers l’Espagne continentale le 18. Des combats éclatèrent alors entre les garnisons soulevés et des milices citoyennes pro-république. L’Espagne fut presqu’immédiatement divisée en deux entre les régions qui supportaient la révolte militaire et celles qui restaient fidèles au gouvernement.

À peine dix jours après le soulèvement de Franco, Hitler vint en aide au général et sa rébellion fasciste en fournissant un soutien militaire au Front national, suivi immédiatement par Mussolini. La France, ayant elle même un Front populaire mené par les socialistes à la tête du gouvernement, tenta dans un premier temps d’aider le Front populaire espagnol, mais se rabattit plus tard vers la neutralité en proposant la non-intervention des grandes démocraties.

Un blocus fut même établi par la France et la Grande-Bretagne sur la péninsule ibérique pour empêcher le commerce des armes vers l’Espagne, mais ceci n’empêchera pas l’Allemagne et l’Italie de continuer leur soutien au camp nationaliste, ni au Mexique et à l’URSS de s’engager aux côtés des Républicains.

En effet, face à l’aide internationale que reçurent les nationalistes, le Kominterm (l’internationale communiste) décida alors de mettre sur pied des brigades internationales recrutées à travers le monde pour de venir en aide au Front populaire. Plus de 35 000 étrangers rejoignirent les brigades internationales parmi lesquels, 1 500 jeunes Canadiens formèrent le Bataillon Mackenzie-Papineau.

Motivations

Lorsque la Guerre civile espagnole éclate, toute l’Occident a les yeux tournés vers ce conflit qui revêt alors une symbolique très forte. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, mais encore plus depuis la crise économique de 1929, les idéaux de gauche et le communisme prennent de l’ampleur tandis que le fascisme se répand tout aussi rapidement depuis l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne en 1933, divisant de plus en plus l’opinion politique partout en Europe et en Amérique.

Au Canada comme ailleurs, on sent que se joue lors de la Guerre civile espagnole le premier épisode d’un conflit mondial entre des idéologies politiques incompatibles. Les problèmes sociaux et économiques accentués par la crise économique ne font qu’accroitre la polarisation vers les extrêmes de la gauche et de la droite et tous s’attendent à une confrontation violente.

Par idéalisme de gauche

La majorité des volontaires canadiens occupaient avant la guerre un travail d’ouvrier. Il y avait donc une très grande quantité de mineurs, de bûcherons, d’ouvriers d’usines et de toutes sortes d’autres métiers manuels. Il y avait aussi quelques artisans et autres métiers plus libéraux, selon les différents sondages qui avaient été remplis par les membres des brigades internationales à la demande du Kominterm, puisqu’on pouvait y retrouver un certain nombre de comptables, d’écrivains, d’ingénieurs et même quelques médecins et avocats. Cependant, la très vaste majorité restait composée d’ouvriers ayant connu des temps difficiles à effectuer « des travaux pénibles et dangereux » , puisque les conditions de travail et la sécurité des ouvriers n’étaient pas une priorité à l’époque.

Très peu avaient été à l’école plus longtemps qu’au primaire et seulement quelques uns avaient une éducation universitaire. Une centaine d’entre eux avaient un dossier criminel, souvent pour avoir participé à des grèves et des manifestations qui tournèrent à l’affrontement contre la police.

Une importante quantité des volontaires canadiens avaient été membres de syndicats, ainsi que d’organisations de travailleurs ou de chômeurs, dont plusieurs avaient un lien avec le Parti Communiste Canadien ou étaient simplement une façade de ce dernier lui permettant d’avoir pignon sur rue tout en opérant de manière plus subtile. D’autres encore, faisaient parti de divers rassemblements et organisations de militants de la gauche.

L’historien Michael Petrou affirme dans son livre Renégats : Les Canadiens engagés dans la guerre civile espagnole que « la grande majorité des volontaires canadiens, 78%, étaient nés à l’étranger. Avec la pauvreté, cette condition d’immigrant était ce qu’ils avaient presque tous en partage. » La plupart d’entre eux avaient fui la pauvreté où une situation politique instable dans un pays de l’est de l’Europe avec le but de venir s’installer au Canada pour se refaire une vie. Beaucoup avaient connus des luttes de classes et des révolutions communistes, ou des tentatives échouées de révolutions, dans leurs pays d’origines. Ils étaient par contre arrivés au Canada à un très mauvais moment, puisque l’économie s’effondra lors du krach boursier de 1929 et que leur rêve d’une vie meilleure ne pût se réaliser.

Près de 76% des volontaires canadiens étaient membres du Parti Communiste du Canada ou de la Ligue de la jeunesse communiste. La majorité du reste étaient membres de différents partis de gauche plus ou moins radicaux.

Irving Weissman, commissaire américain au sein du bataillon Mackenzie-Papineau, disait lors d’une entrevue à propos des volontaires canadiens trente ans après la guerre : « Je pense qu’ils étaient beaucoup plus prolétaires […]. Ils étaient vraiment très classe ouvrière. Pour la plupart d’entre eux – c’était écrit sur leur front »

Par anti-fascisme

Au Canada comme dans le reste du monde à cette époque, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la tension était plus que palpable entre les visions de plus en plus polarisées qui s’élevaient : « communistes et fascistes s’affrontaient dans les rues de Montréal; dans les cinémas, les actualités filmées transmettaient les images de ce qui semblait être un nouveau conflit mondial, à l’autre bout du globe ». La montée rapide du fascisme en Europe, de même qu’au Canada, bien qu’à moins grande échelle, était vue comme une menace à la démocratie.

Caroline Désy, sociologue et chercheuse à l’UQÀM, rappelle dans son libre Si loin, si proche : La guerre civile espagnole et le Québec des années trente, qu’il existait « au Québec, en 1936-1937, […] une tentation du fascisme qui prend racine dans la pensée ultra-conservatrice » . Forte de l’influence de la religion catholique, avec le gouvernement de Duplessis en place et ce qu’on appelle souvent la « Grande Noirceur », une bonne partie de l’opinion publique penchait en faveur du camp nationaliste. Le Québec est, avec sa « loi du cadenas » anticommuniste, la scène d’affrontements entre les idées de gauche, le communisme à son extrémité, et de droite, le fascisme à l’autre extrémité.

Ainsi, sans nécessairement être communiste ou même de gauche, la plupart, si ce n’est pas l’entièreté des volontaires canadiens qui partirent se battre en Espagne se définissaient comme anti-fasciste. L’historien Michael Petrou affirme ainsi que « dans l’esprit des volontaires canadiens, le fascisme pouvait avoir différents visages, depuis les rebelles franquistes en Espagne jusqu’aux nazis de Hitler, en passant par les Polonais qui occupaient certaines régions d’Europe de l’Est habitées par des Ukrainiens, les Britannique en Irlande, et même le gouvernement canadien de l’époque.» Beaucoup voient donc le combat entre les fascistes et les républicains comme une extension du combat qu’ils mènent déjà au Canada ou qu’ils ont menés dans leur pays d’origine.

En exploitant le sentiment anti-fasciste grandissant au sein de la population canadienne, le Parti Communiste du Canada tenta, pour légitimer le recrutement pour la guerre civile espagnole, d’adopter une stratégie dite de front populaire. Le but de cette stratégie était de recruter « trois à quatre fois plus de non-communistes que de communistes » afin de montrer que ce n’était pas seulement un combat communiste, ni même de la gauche, mais plutôt un combat anti-fasciste. Cette stratégie ne fonctionna pas aussi bien que prévu, puisque la majorité des volontaires canadiens étaient membre du Parti Communiste.

Parmi les grands anti-fascistes de ce la guerre civile espagnole, on se rappelle notemment de Norman Bethume, le médecin montréalais qui a mis sur pied une unité de transfusion sanguine ambulante canadienne. Son séjour en Espagne fut plutôt court, à peine six mois, puisqu’il fût renvoyé au pays par le Kominterm, contre qui il avait osé tenir tête, mais il participa entre autre à sauver des centaines de vies de combattants républicains par son travail sur le terrain et réussit en plus à lever des fonds au Canada afin de soutenir le Front Populaire dans sa lutte contre le fascisme.

Partie 2: Recrutement et réaction canadienne

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, alors que le monde occidental était en plein bouleversement et que les idées politiques se polarisaient de plus en plus, près de 1 500 Canadiens se rendirent en Espagne en pleine guerre civile pour prendre part au combat contre le fascisme tel que discuté dernièrement dans notre dossier sur les Canadiens combattants à l’étranger.

Recrutement

Mais pour qu’un si grand nombre de Canadiens ait pu être recruté dans une telle aventure, il aura fallu qu’une certaine logistique soit mise en place. La politisation de la population et les différentes structures des organisations politiques militantes déjà en place rendirent la tâche un peu moins ardue à ceux qui vinrent au Canada chercher des nouvelles recrues pour les brigades internationales espagnoles.

Les camps de secours de la Grande Dépression

Au lendemain de la crise économique de 1929, plus de 100 000 Canadiens se retrouvèrent au chômage. À l’automne 1932, pour tenter de contrer le nombre grandissant de chômeurs et de sans-abris formant des bidonvilles autour des grandes villes, le gouvernement conservateur de Richard Bennet décida de créer des camps de secours pour les chômeurs. Les hommes sans emploi, célibataire et sans-abris pouvaient y loger, manger et recevoir un salaire de misère en travaillant sur des grands chantiers, comme la construction de routes dans les parcs nationaux.

Le Parti Communiste y envoya cependant assez rapidement des agitateurs, sachant très bien que les chômeurs seraient plus enclins à épouser le communisme face au système capitaliste les ayant poussé au bord du gouffre.

Des syndicats furent créés dans les camps de secours et des grèves furent organisées. Des manifestations violentes éclatèrent en même temps à travers les villes canadiennes, menant souvent à des affrontements entre les chômeurs et la police. Selon l’historien Michael Petrou, ces événements contribuèrent à politiser plusieurs Canadiens, pour qui le combat se continuera plus tard en Espagne.

Les différents syndicats établis dans les camps de secours récupérèrent le militantisme des chômeurs et devinrent des agents de recrutement pour envoyer des hommes en Espagne. En effet, « l’un des organisme les plus importants dans le recrutement des volontaires était le Relief Camp Workers’ Union […]. Environ 20% des volontaires canadiens avaient appartenus à ce groupe qui défendait les centaines de travailleurs des camps. » Pour beaucoup de ces hommes, la guerre civile espagnole était vue comme une extension de leur combat au Canada et s’inscrivait dans une lutte mondiale entre la gauche et la droite. Ils se firent donc recruter facilement puisque, selon Petrou, « l’occasion leur était offerte d’aller réellement combattre les individus, le même genre d’individus qu’ils croyaient responsables de leur situation, et qui les opprimaient ici au Canada ».

Le Parti Communiste du Canada

Le Parti Communiste fut le principal recruteur de volontaires pour la guerre civile espagnole au Canada. En effet, beaucoup de syndicats de bûcherons et ainsi que ceux de mineurs, dont les dirigeants étaient membres du Parti Communiste du Canada, servirent d’agent de recrutement auprès des travailleurs qu’ils représentaient. Ces derniers étant bien souvent dans une situation précaire, ils se rallièrent sans problème à la cause du Parti Communiste du Canada afin de combattre le fascisme.

Cependant, la guerre civile espagnole et le recrutement de volontaire furent instrumentalisés comme moyen de propagande pour attirer plus de membres dans leurs rangs. Selon Petrou, « Le PCC poursuivait ses objectifs propres en envoyant des Canadiens en Espagne. Certains d’entre eux rejoignaient les visées de Moscou : protéger l’Union soviétique et renforcer le Front populaire anti-fasciste mondial. Mais le parti entendait bien élargir et renforcer sa présence et son influence, et former ses membres en vue du travail à faire au Canada. »
L’idée que les Canadiens revenants de la guerre civile espagnole pourraient mettre à profit leur expérience au combat en cas de révolution communiste fût même envisagée, autant du côté du Parti Communiste du Canada que des autorités policières et gouvernementales.

Le Parti Communiste joua donc un très grand rôle dans le recrutement des volontaires canadiens pour la Guerre civile espagnole et prit en charge la majorité du côté financier et logistique de l’envoie des nouvelles recrues vers le front espagnol.

L’organisation pour envoyer les volontaires en Espagne

Presque tous les volontaires canadiens voyagèrent grâce à l’aide que leur fournissait le Parti Communiste du Canada. En effet, « le parti se chargeait du transport et guidait les volontaires dans leurs démarches » , explique l’historien Michael Petrou. Pour ne pas éveiller les soupçons des autorités, puisque c’était officiellement considéré comme illégal selon la Loi sur l’enrôlement à l’étranger de 1937 et que le gouvernement refusait d’émettre un passeport à quiconque était soupçonné de vouloir rejoindre les combats en Espagne, les volontaires canadiens devaient mentir quant au but de leur voyage. Le plus souvent, ils prétendaient aller visiter de la famille ou se rendre à l’Exposition Universelle de Paris. Il leur était aussi recommandé de « se tenir tranquille et de ne pas parler aux étrangers » au cours de leur voyage.

Les volontaires étaient rassemblés en petits groupes de 10 ou 15 à Toronto, où on leur distribuait un costume bon marché ainsi qu’une valise en carton et on leur assignait un membre de confiance du Parti pour les escorter jusqu’en Espagne. Ils partaient par train ou par autobus jusqu’à New York, Montréal ou Québec. Puis, de là, ils prenaient un navire pour la France et se rendaient à la frontière Espagnole, où, comme le raconte l’ancien volontaire canadien William Beeching à propos de sa propre expérience, des passeurs les faisaient traverser la frontière en douce à travers les montagnes. Tout au long du voyage, ils étaient recommandés à des groupes et des établissements sympathisants, qui leur venaient en aide au besoin.

Réaction canadienne

Malgré toutes les précautions prises pour ne pas se faire remarquer, la participation de Canadiens à la Guerre civile espagnole était bien connue au pays. Les journaux en parlaient régulièrement et le célèbre écrivain, intellectuel, militant et futur ministre de la culture de France, André Malraux, qui avait décroché le poste de commandant de l’aviation républicaine espagnole, avait entamé en 1937 une tournée de conférences pour lever des fond et faire du recrutement au Canada et aux États-Unis. Cette tournée fit couler beaucoup d’encre puisqu’après avoir eu un succès retentissant à Montréal, le maire de Québec et le premier ministre Duplessis, croyant avoir affaire à un agitateur communiste, interdirent la conférence d’avoir lieu.

La loi sur l’enrôlement à l’étranger de 1937 et la neutralité

Dès le début de la guerre civile espagnole, il avait été clair au Canada qu’un nombre important de volontaires tenterait de rejoindre l’Espagne pour participer au conflit. Le gouvernement de Mackenzie King décida alors en juillet 1937 de modifier la vieille loi sur l’enrôlement à l’étranger pour l’appliquer spécifiquement à la guerre civile espagnole. Ainsi, il devenait illégal de se porter volontaire ou de recruter des volontaires au Canada et le contrevenant était passible d’une amende de 2 000$ ou deux ans de prison ou les deux.

Le gouvernement canadien suivit aussi l’initiative de la France et de la Grande-Bretagne et embarqua dans le Comité de non-intervention, aux côtés de 37 autres pays d’Europe. La participation à ce comité garantissait, entre autres, que le gouvernement du pays membre interdisait la vente de toutes armes à l’un ou l’autre des partis en guerre. Le gouvernement de Mackenzie King, comme les gouvernements de la majorité des démocraties occidentales, voulaient, en restant neutre, ne pas risquer de déclencher une guerre mondiale, qui on le sait, fut pourtant inévitable à peine quelques années plus tard.

La GRC aux aguets

Pendant très longtemps, pendant et après la guerre, la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) a soupçonné le Parti Communiste du Canada d’envoyer de ses membres combattre en Espagne afin qu’ils s’entrainent militairement et prennent de l’expérience en matière d’actions subversives en préparation pour un éventuel conflit au Canada.

Les informateurs de la GRC infiltrés au sein du parti n’avaient pas totalement tord, puisque selon les informations recueillies par Petrou dans les archives du Kominterm, du Parti Communiste Canadien et de la GRC, « les dirigeants du parti en Espagne évaluaient soigneusement les volontaires en vue du travail à accomplir une fois qu’ils seraient de retour au Canada. On leur demandait s’ils étaient connus comme communistes au Canada et on notait s’ils avaient de l’expérience ou des aptitudes dans les domaines du journalisme, de l’enseignement, de l’organisation ou des activités illégales » . Les évaluations étaient ensuite envoyées aux comités locaux de la région d’où provenait le volontaire et on lui donnait la classification possible de : « cadre, formation politique souhaitable, bon, passable, faible ou mauvais. »

Mais comme l’explique Petrou, « rien ne prouve que le PCC ait vraiment eu l’intention de se servir au Canada des talents militaires développés par les volontaires en Espagne. Mais c’est ce que craignait la GRC, qui consacra beaucoup d’efforts à espionner et à infiltrer le PCC au cours des années 1930. »

La GRC était effectivement prête à passer à l’action à tout moment en procédant à des arrestations de volontaires et de recruteurs en vertu de la loi sur l’enrôlement étranger de 1937. Ses hauts gradés faisaient notamment pression sur le gouvernement pour aller dans ce sens , mais il fut décidé qu’il était préférable de fermer l’œil sur le recrutement, l’envoie et le retour des volontaires canadiens pour ne pas risquer de déclencher un affrontement direct avec les communistes .

Comme les volontaires canadiens étaient majoritairement des immigrants arrivés au Canada au cours des années 1920, la GRC avait même planifié de leur refuser l’entrée au Canada à leur retour, les considérant comme des « éléments étrangers » . Un procès fut presque intenté au Parti Communiste du Canada pour le rôle qu’il a joué dans le recrutement des volontaires canadiens, mais le commissaire adjoint de la GRC craignait que ce type d’action ne pousse les sympathisant de gauche modéré dans les bras des communistes, les radicalisant dans leur militantisme.

Des vétérans désavoués et considérés dangereux

La GRC se rabattit donc sur des moyens moins officiels, notamment en laissant couler de l’information à travers les journaux afin de donner une mauvaise réputation aux yeux de la population aux recruteurs du Parti Communiste, mais aussi aux volontaires canadiens de la guerre civile espagnole. William C. Beeching, ayant lui-même combattu en Espagne, affirme dans son livre Canadian Volunteers : Spain 1936-1939 que la GRC a harcelé les anciens combattants de la guerre civile espagnole.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata seulement quelques mois après le retour de ceux qui étaient partis se battre en Espagne, beaucoup d’entre eux y virent une suite directe de la Guerre civile espagnole. Cependant, ceux qui tentèrent de s’enrôler dans les Forces armées canadiennes afin de continuer le combat contre le fascisme eurent toute une surprise.

La GRC avait averti les autorités militaires en leur communiquant une liste noire de « communistes notoires » ayant combattu en Espagne, et dont certains pourraient être des agitateurs. Plusieurs furent refusés à l’enrôlement explicitement à cause de leur implication dans le conflit en Espagne, tandis que d’autre furent accepté, mais placés à des postes où ils ne risquaient pas d’être dangereux. Certains autres furent envoyés dans des unités de combat, mais leur supérieurs reçurent l’ordre de les surveiller constamment afin qu’ils ne causent pas de problème dans les rangs de par leur allégeance politique. Finalement, quelques uns furent en effet renvoyés pour avoir mené des « actions subversives ».

Par la suite, la GRC continua à enquêter sur les anciens volontaires canadiens de la guerre civile espagnole pendant plus de soixante ans pour certains cas et s’assura auprès de la Légion royale canadienne qu’aucun d’eux ne serait accepté comme ancien combattant. Lorsqu’ils tentèrent de mettre sur pied leurs propres organisation de vétérans en 1970, l’incorporation leur fut refusée par le gouvernement libéral de Pierre Elliot Trudeau de peur d’entacher les relations avec l’Espagne, membre de l’OTAN, dont le régime dictatorial fasciste du général Franco était toujours au pouvoir.

Bibliographie

– BEECHING, William C., Canadians Volunteers : Spain 1936-1939, Regina, Canadian Plains Research, 1989
– BRASILLACH, Robert, Histoire de la Guerre d’Espagne, Paris, Plon, 1969
– DEMIDJUK, Stanislav, Nouveau regards sur les brigades internationales : Espagne 1936-1939, Montpellier, Indigène éditions, 2010
– DÉSY, Caroline, Si loin, si proche : La guerre civile espagnole et le Québec des années trente, Québec, les Presses de l’Université Laval, 2003
– HOWARD, Victor, The Mackenzie-Papineau Battalion : The Canadian Contingent in the Spanish Civil War, Ottawa, Carleton Library, 1969
– PETROU, Michael, Renégats : Les Canadiens engagés dans la guerre civile espagnole, Montréal, Lux Éditeur, 2015

Victor-Joël Couture, 45e Nord, 18 et 25 janvier 2017

Photo: Des volontaires canadiens de la guerre civile d’Espagne, membres du Bataillon Mackenzie-Papineau de la 15e Brigade internationale de l’Armée républicaine espagnole. (Archives)

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