Les formes de l’anarchisme

Publié le 21 mai 2019, dans Revue de presse

La collection « Instinct de liberté » des éditions Lux continue de rééditer des textes fondateurs de l’anarchie d’hier et d’aujourd’hui. Avec Articles politiques, le catalogue accueille un second recueil de textes d’Errico Malatesta, qui fut l’un des plus importants militants et théoriciens anarchistes de sa génération. L’ouvrage permet de réévaluer la modernité singulière de l’auteur comme du mouvement anarchiste, tant dans ses formes politiques et littéraires que dans ses contenus théoriques.

« Vous me direz : voilà, ça y est, c’est l’anarchie, c’est l’anarchisme. À quoi je vous répondrai : je ne vois pas très bien pourquoi le mot ‟anarchie” ou ‟anarchisme” serait tellement péjoratif, qu’il suffirait de l’employer pour faire fonctionner et triompher un discours critique. » Ces mots prononcés comme au passage par Michel Foucault dans un de ses cours au Collège de France (Le gouvernement des vivants, 1980) pourraient fournir l’épigraphe de toute lecture de Malatesta ou de ses contemporains anarchistes aujourd’hui confinés à un lectorat militant. Qui lit encore Rudolf Rocker, Gustav Landauer ou Camillo Berneri ? Tout a été fait pour dépouiller l’anarchie de sa légitimité intellectuelle comme politique : adolescents, utopistes, naïfs, lorsqu’ils ne sont pas terroristes ou tout bonnement paresseux alcooliques, les anarchistes…

Parmi ces derniers, Malatesta fut l’un des plus célèbres à se frotter de son vivant à cette entreprise de délégitimation forcenée, qui fut menée par à peu près tout ce que le champ social compte d’acteurs, dans une histoire enclose par la Commune de Paris (que manque de peu l’Italien de 18 ans) et la guerre d’Espagne (qu’il ne connaît pas, il meurt en 1932). Lois scélérates de la IIIe République, répression policière, propagande anti-anarchiste venue du Figaro comme, plus virulente s’il est possible, de la Pravda : Malatesta est en lutte contre cette image des anarchistes que sa génération a forgée avec succès, comme le révèle la damnatio memoriae suggérée par Foucault et qui serait encore plus valide aujourd’hui. L’une des nombreuses qualités du recueil de Frank Mintz et des éditions Lux, déjà bien connues des amateurs d’écrits libertaires, est de replacer les textes de Malatesta loin de ces critiques ni honnêtes ni captivantes, et de restituer l’actualité et la vigueur de la pensée de l’anarchiste italien, tout en donnant les moyens de mieux comprendre pourquoi les auteurs anarchistes souffrent encore d’une telle image.

Errico Malatest

Sans doute que, outre ses idées, Malatesta déroute notre contemporain par la forme même de ses engagements : « le meilleur livre de Malatesta, c’est sa vie », rappelait Luigi Fabbri en une sentence qui ouvre le recueil. La biographie du militant est plus qu’éloquente : emprisonné dès ses 14 ans, auprès de Bakounine en 1872 à Saint-Imier pour les expériences jurassiennes de fédération anti-autoritaire, infatigable créateur de revues anarchistes de propagande, internationaliste qui, de Londres à Ancône et de Rio de La Plata à la Catalogne, diffusa partout, dans les usines, ses idées de chair et d’encre, sans même s’interrompre sous le fascisme qu’il décida de combattre en demeurant en Italie au péril de sa vie. Malatesta : une vie d’anarchiste aussi intransigeante que sa pensée, contraignant même Jules Huret du Figaro, dans un entretien savoureux avec Malatesta en 1897, à confesser franchement une part d’admiration pour celui dont il abhorre les idées. Cette vie, pourtant, Malatesta ne l’écrit pas ou presque, ne laissant guère de place pour l’exemplum à la manière des saints catholiques : il ne s’agit pas d’inspirer, de faire modèle, mais bien d’appliquer des idées et des pratiques dans une forme de vie. Pour Malatesta et bien des anarchistes, le biographique est aussi objet de la pratique politique et sociale, dans une continuité elle aussi remarquée par Michel Foucault avec de nombreux courants artistiques et intellectuels du XIXe siècle, que l’anarchisme est le premier mouvement politique à intégrer à ce point : le dandysme, Nietzsche, Baudelaire, etc., posèrent eux aussi cette question d’une éthique (et d’une esthétique) de soi qu’aucun autre mouvement politique n’a su poser sans verser dans un tropisme totalitaire. D’où, sans aucun doute, l’intérêt de Malatesta pour des thèmes bien surprenants dans ses articles, comme le rappelle cette étonnante analyse de l’amour dans le projet révolutionnaire anarchiste.

Cette question du sujet anarchiste trouble nos catégories de pensée, qui l’évacuent bien souvent du champ d’analyse intellectuel et rationnel du politique. En parallèle, nous ne savons que faire de la forme même des écrits de Malatesta mis en valeur par le présent livre. Écrits entre les années 1880 et 1933, tous les textes de l’Italien sont des articles de journaux augmentés de quelques extraits de sa correspondance : nul livre, nulle somme, nulle synthèse érudite ou manifeste endiablé. Les formes sont courtes (une vingtaine de pages au maximum), les articles parfois non signés. Plus insaisissable encore, le genre de chaque article est entièrement déterminé par l’urgence politique du moment : dialogues pédagogiques cherchant à expliquer à un public non savant les principes anarchistes, appel à la révolte, polémique théorique ou pratique, écrits organisationnels contre les « plateformistes [1] » ou à propos de la propagande par le fait [2]… Si bien que la critique de naïveté politique et de pauvreté intellectuelle peut tomber sous le sens pour des contempteurs peu scrupuleux, puisqu’elle repose sur une pratique littéraire et scripturaire elle aussi en lutte contre toute autorité. Bien avant les réflexions de Foucault (toujours lui), Barthes, Kristeva, etc., sur la mort de l’auteur, avant même la rédaction par Proust des manuscrits qui donneront le Contre Sainte-Beuve, les anarchistes à la façon de Malatesta s’engagent à corps perdu dans une pratique de l’écrit refusant toute auctorialité en même temps que toute autorité. Malatesta l’écrivain est ainsi, d’un point de vue historique, d’une modernité éclatante qui devrait tempérer certain mépris pour le caractère fruste de quelques-uns de ses textes.

Errico Malatesta

D’autant que, du point de vue théorique, l’Italien fait preuve d’une radicalité et d’une sagesse que partagent peu de contemporains de ce demi-siècle ayant connu son lot d’horreurs. Les choix éditoriaux de Frank Mintz apportent une contribution importante à un sous-débat qui a permis de reprocher à Malatesta d’avoir soutenu le « terrorisme » de la propagande par le fait : les prises de position explicites sur le sujet sont dans le recueil malgré tout bien plus nuancées, et renvoient constamment à une tentative de synthèse impossible avec la question de la violence révolutionnaire.  Les textes d’action sont peut-être les plus éloquents quant à cette violence : ceux à propos du congrès anarchiste d’Amsterdam de 1907 ou ceux revenant sur l’expérience de la semaine rouge d’Ancône de 1914 montrent chez Malatesta une volonté constante de tenir les deux fils de la révolution – avec sa nécessaire violence – et d’un pacifisme indéniable. Pour le reste, on peut redécouvrir dans ces textes toute la force de Malatesta dans l’histoire de l’anarchie : anti-marxisme qui l’éloigne de Bakounine, son maître ; condamnation radicale de l’autoritarisme qui lui fait combattre aussi bien Lénine que Mussolini, mais aussi toute forme de parti politique ; internationalisme jamais démenti, etc.

Malatesta est l’un des théoriciens les plus clairs et les plus exigeants de l’anarchisme pour cette génération qui fait suite aux Proudhon, Bakounine et Kropotkine. Cette nouvelle sélection de ses nombreux textes, qui le rappelle avec force et efficacité, permet aussi au lecteur contemporain de rencontrer une pensée actuelle qui mériterait une meilleure presse et des lectures plus honnêtes. L’analyse que fit Malatesta, et avec lui des milliers d’anarchistes, de la démocratie parlementaire et du système électoral qui l’organise fut l’une des plus abouties dans l’histoire des critiques du vote. Certains articles de l’Italien, datés du XIXe siècle, pourraient être transposés tels quels dans notre présent, pour révéler que l’argumentaire assimilant représentation, vote et démocratie est bien vieilli. Face à cela et à bien d’autres problèmes politiques parcourant eux aussi ce long XXe siècle où nous ne sommes peut-être aujourd’hui que des tard-venus, Malatesta résonne d’outre-tombe avec toute l’histoire anarchiste qui n’accepte décidément pas l’oubli. Sans trop y croire, cette belle édition pourrait être avec Malatesta l’occasion d’enfin se dire : « voilà, ça y est, c’est l’anarchie ».


  1. Le « plateformisme » est le nom souvent donné à une tendance anarchiste ayant émergé après la rédaction en 1926 d’un texte par cinq émigrés russes réunis à Paris, et intitulé Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes. Parmi les rédacteurs, on trouve certains des leaders anarchistes les plus connus de la révolution russe, dont Makhno et Archinov.
  2. Désigne la stratégie d’action politique qu’adoptent de nombreux anarchistes dans les dernières décennies du XIXe siècle, et qui vise à sortir de l’action légale pour propager les idées anarchistes. La stratégie comporte un répertoire important d’actions (sabotage, boycott, reprise individuelle, etc.) mais elle reste surtout connue pour les attentats qui s’en réclamaient et qui marquèrent la France des années 1880 et 1890 (assassinat du président de la République Sadi Carnot par Caserio en 1894, en particulier). Ces attentats furent la motivation principale de l’établissement par les gouvernements d’un arsenal répressif particulièrement violent de lois anti-anarchistes surnommées lois scélérates.

Pierre Tenne, En attendant Nadeau, 21 mai 2019

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