Lettre d’amour aux Innus

Publié le 26 novembre 2017, dans Revue de presse
Pendant 50 ans, Serge Bouchard a côtoyé les Innus. À leur demande, il raconte leur histoire, avec respect et bienveillance. Le peuple rieur est un livre-testament, insiste l’anthropologue qui l’a écrit avec sa compagne, l’éditrice Marie-Christine Lévesque. Nous décortiquons le livre avec eux.

Pourquoi ce livre ?

« Au départ, c’est une commande, explique le coanimateur de C’est fou… sur ICI Radio-Canada Première. Il y a cinq ans, le conseil de bande d’Essipit a décidé de donner un cadeau au peuple innu, une synthèse de leur histoire destinée à la jeunesse ainsi qu’aux visiteurs, touristes ou autres. Le directeur général du Conseil de bande de l’époque, Reggie Moreau, a dit : il faut que ce soit Serge Bouchard. Ils m’ont fait venir là-bas et ils ont dit : “Vous êtes un écrivain, on veut un écrivain.” »

« Ils avaient déjà engagé un historien, Pierre Frenette, pour faire le travail, ajoute Marie-Christine Lévesque. Mais il est mort et ils sont restés avec son travail, alors ils cherchaient quelqu’un pour le reprendre. Pour Serge, il n’était pas question de reprendre à la façon d’un historien. Sa première version était d’ailleurs très ennuyeuse. Je lui ai dit : “Pourquoi ils t’ont demandé à toi ? Parce qu’ils voulaient ton expérience, ta sensibilité.” Alors on a tout recommencé. »

Raconter des histoires

« À chaque chapitre, on part toujours d’une histoire qui met Serge en scène, explique Marie-Christine Lévesque. Ça permet de prendre le lecteur par la main afin de lui raconter l’histoire et de transmettre l’amour du peuple innu. Une fois qu’on les aime et qu’on a ri avec eux, on a le goût d’en savoir plus. »

« En reprenant l’écriture, le jeune anthropologue que j’étais est remonté à la surface, affirme Serge Bouchard. Je me suis revu à 20 ans, jeune Montréalais qui ne connaissait rien, qui découvrait les mouches noires, la taïga, la beauté et la souffrance de ce peuple. Je remonte aux tout débuts de l’histoire de ce peuple, je parle des premiers contacts avec Champlain jusqu’à aujourd’hui. Je connais les Innus depuis 50 ans. Aujourd’hui, on se regarde comme de vieux amis, je suis devenu un aîné dans la communauté.

« C’est une lettre d’amour aux Innus, mais en même temps, c’est l’histoire de tous les autochtones, ajoute Serge Bouchard. Quand on tombe dans la religion, les pensionnats, la sédentarisation, ça devient exemplaire. Tous les peuples du Nord ont vécu ça. »

Le territoire

« Ce qui m’a séduit là-bas, c’est d’abord l’amour du territoire, rappelle Serge Bouchard. Quand j’avais 20 ans, je ne trouvais rien de plus beau au monde que la nature sauvage, ce qu’on appelle en anglais la wilderness. Ces gens-là [les Innus], ce sont les fantômes de la wilderness. Quand tu es près d’eux, ils sentent la résine, la boucane, la peau d’orignal… Moi, j’aime ça. Je les regardais comme de grands personnages mythiques. Ils avaient chassé, traversé le Labrador à pied, c’étaient les plus belles personnes au monde… Je ne les ai pas lâchés et je trouve remarquable que ce petit peuple qui ne devrait plus être sur Terre soit encore là. »

« Je viens de Maria, en Gaspésie, où on trouve une réserve indienne, raconte Marie-Christine Lévesque. J’ai été élevée en ayant une peur panique des Indiens. Mais on ne peut pas vivre avec Serge sans que cet amour-là se développe. C’est impossible, sinon on n’est pas avec lui. Il m’a fait aimer ces gens-là, aimer le territoire. Malheureusement, aujourd’hui, il a développé une allergie mortelle aux piqûres de mouches noires, alors nous ne pouvons plus y aller sans devoir aller à l’hôpital. C’est devenu trop dangereux pour lui d’aller dans le Nord. »

Notre ignorance

« On ne connaît pas les autochtones, regrette Serge Bouchard. On sait qu’ils ont des problèmes, qu’ils n’ont pas d’eau courante, qu’ils se suicident, qu’ils ont bloqué une route, qu’ils sont dans la marde, qu’ils manquent de logements, qu’ils ont des problèmes de toxicomanie. Ah ! et puis les femmes se font tuer et on ne fait pas d’enquêtes policières !

« Il n’y a rien de faux là-dedans, mais là n’est pas la question.

« Dans une de ses nouvelles chansons, Florent Vollant dit : “Voici mon nom, je suis un Innu.” On ne connaît même pas leurs noms, on ne sait pas qui ils sont. »

L’Innu n’est pas un Inuit

« Les Innus sont des Algonquiens, mais on les confond habituellement avec les Inuits, affirme Marie-Christine Lévesque. Comme l’écrit Serge en avant-propos, les Innues ne sont pas les épouses des Inuits [rires]. C’est vrai qu’on ne les connaît pas, comme on ne connaît pas l’ampleur de leur territoire. »

« Le livre a comme intention de montrer que le peuple innu existe dans son unité, ce que très peu de gens pensent. Ils n’habitent pas des “réserves indiennes”, ils “occupent” un territoire qui s’appelle le Nitassinan. C’est un peuple, une histoire, une culture, une langue. C’est trois, quatre mille ans d’histoire. Et c’est un tout petit peuple de 20 000 personnes… En fait, si on avait les yeux ouverts, on trouverait ça tellement admirable, on n’en croirait pas nos yeux que ces gens-là aient traversé tous ces siècles et soient encore là. »

Un testament

« Ce livre est une synthèse, un testament, insiste Serge Bouchard. C’est un livre populaire, vulgarisé, qui s’adresse à tous les Québécois, jeunes comme vieux, immigrants, Indiens comme non-Indiens. Je vais régler une chose dans ta vie, je vais te dire qui sont les Innus [rires]. »

« Et les faire aimer, ce serait le petit plus », renchérit Marie-Christine Lévesque.

Écrire à quatre mains

« Serge, c’est l’homme d’idées, il me donne une base et je tricote autour, explique l’éditrice et compagne de Serge Bouchard. La matière est là, moi, ce que j’aime, c’est modeler la pâte, raffiner. Nous travaillons en symbiose, on appelle ça notre intimité textuelle. Ce livre, c’est le tissage le plus accompli de nos deux écritures. »

« Tu es partout dans ce livre, ajoute l’anthropologue en réponse à sa compagne. Dans la mise en scène, la recherche, l’écriture, l’édition. Ce livre, c’est un demi-siècle d’histoire. C’est tout ce que j’ai vu de tellement beau entre les années 70 et aujourd’hui. C’est un livre qui se termine sur l’espoir. »

Propos recuillis par Nathalie Collard, La Presse, 26 novembre 2017.

Lisez l’original ici.