L’Humanité, 28 février 2013

Publié le 28 février 2013, dans Revue de presse

L’illusion de l’Amérique, nation élue
L’empire de l’illusion, la mort de la culture et le triomphe du spectacle — La mort de l’élite progressiste Lux Éditeur, 2012, 268 pages et 299 pages, 20 euros chacun

La traduction française de ces deux ouvrages doit être saluée. Journaliste au New York Times, prix Pulitzer 2002, analyste de la société de son pays, Hedges témoigne de la vitalité de la pensée critique américaine.
Il montre, dans le premier ouvrage, que la culture néolibérale américaine produit un conformisme de type magique, une illusion de bonheur, en flattant les désirs individuels les plus outranciers et en empêchant ses fidèles de distinguer le réel du faux-semblant. Ainsi l’industrie de la pornographie donne l’illusion de la sexualité libre en organisant l’avilissement marchand et sadique. Ainsi la télé-réalité adapte ses acteurs et spectateurs à la concurrence féroce. Ainsi les séminaires universitaires consacrés au développement personnel fétichisent l’idéal d’un bonheur privé. Enfin l’image immunise de toute réflexion et dispense du savoir au profit du spectacle permanent qui tient lieu de politique laissant les mains libres aux pouvoirs établis. Hedges dresse un portrait terrifiant de ce monstre qui se nourrit de l’appauvrissement moral et matériel des multitudes et cherche à se faire désirer en exaltant l’identification des individus à l’illusion de l’Amérique, nation élue.
Le second ouvrage, plus directement politique, cherche une des causes principales de ce désastre culturel dans la faillite du progressisme américain, qu’il soit démocrate ou plus radical. En faisant des concessions illimitées au néolibéralisme en matière économique et sociale, le progressisme a participé à cette barbarisation et il a été acteur de la dérive, Obama régnant. Bien sûr, une poignée d’intellectuels ont résisté comme Chomsky, Zinn, Jameson, etc. Des politiques aussi comme Nader. Mais la résistance n’a pas fait masse. L’opportunisme, le carriérisme mais aussi la peur ont entamé la volonté éthico-politique. les intellectuels de la gauche modérée, vaguement humaniste, n’ont pas dénoncé la violence des milieux d’affaires, l’enrichissement sans cause, la montée de la misère et du racisme, le bellicisme impérial. Ils ont accepté que l’appât du gain, les délires patriotiques, l’idéologie de la guerre des civilisations, la peur des ennemis de l’intérieur, la haine à l’égard de la gauche critique, deviennent le nouveau sens commun de la désémancipation.
L’État-entreprise s’est alors dispensé de rendre compte à ses détracteurs « progressistes ». Ces derniers — les syndicats, les universités, le Parti démocrate — se sont inclinés devant le management entrepreneurial et usent de leur prétendue neutralité dans une démocratie désormais sans peuple. L’élite « progressiste » est un souvenir: détachée de tout rapport avec les multitudes subalternes, elle vit très bien sa démonétisation intellectuelle largement compensée par sa monétarisation sociale. Cette trahison des clercs aboutit au populisme d’extrême droite raciste, intégriste, nationaliste et ultralibéral.
Ces analyses peuvent sembler catastrophistes, mais elles se nourrissent d’une conscience historique lucide. Hedges part du naufrage volontaire des tentatives de contrepouvoir depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à l’invasion de l’Irak. Elles sont fondées sur l’appropriation de recherches précises et d’informations de première main. Elles ne se liimitent pas à l’impuissance puisqu’elles annoncent des révoltes et libèrent, en vidant le vide idéologique, le champ des possibles. Quand les journalistes du prêt-à-penser du pseudo-progressisme à la française manifesteront-ils le même courage et œuvreront-ils à comprendre le monstre qui grandit?

André Tosel, philosophe