L’utopie existe-t-elle encore?

Publié le 29 avril 2019, dans Revue de presse L’utopie existe-t-elle encore?

De la vogue des utopies aux Lumières à la vague des dystopies au XXème siècle, qu’en est-il aujourd’hui ? Quand certains veulent faire advenir une perfection sociale et politique, d’autres rêvent d’un retour au passé. S’agit-il encore d’utopie ? Quelles formes prennent aujourd’hui nos idéaux ?

Les métamorphoses de l’utopie

Développée par l’anglais Thomas More, au début du XVIème siècle, l’utopie désigne un idéal social et politique. Son étymologie signifiant à la fois le lieu bon et le lieu inexistant, elle indique qu’une société bien organisée et organisée en vue du bien reste un idéal, au pire, impossible à atteindre, au mieux, une idée directrice, un horizon qui nous guide. 

Genre qui culmine au siècle des Lumières et jusqu’au socialisme de Charles Fourier, l’utopie a peu à peu laissé place à des théories inverses : les dystopies, qui trouvent dans une situation donnée non pas les moyens d’atteindre le meilleur mais les ferments du pire, ce sont tous les récits de science-fiction par exemple, d’Aldous Huxley ou de George Orwell. Mais aujourd’hui, qu’en est-il ? 

Deux livres tout juste parus soulèvent cette question : Retrotopia, livre posthume du sociologue Zygmunt Bauman qui jauge les transformations de la « topie » en rêve du passé et Le choc des utopies de la canadienne journaliste militante Naomi Klein qui s’attaque à la catastrophe que connaît Porto Rico. 

Quand l’utopie est trop réelle…

En 2017, l’île de Porto Rico connaît une tempête des plus meurtrières : l’ouragan Maria. Mais comme l’annonce d’emblée Naomi Klein, le véritable désastre n’est pas là, mais, je cite : dans « la terrible vulnérabilité imposé à Porto Rico ».  Situation politique, économique et sociale au plus bas, là était donc la véritable catastrophe. 

Mais c’était sans compter une autre catastrophe encore : celle de l’après l’ouragan, de l’affrontement entre deux utopies pour remettre l’île sur pieds. Entre les ultra-riches déterminés à transformer Porto Rico en un paradis et celle de la population déterminée à reconstruire ses communautés autrement, ce sont deux visions du monde qui se sont affrontés, et qui continuent à s’affronter. 

Mais s’agit-il vraiment d’utopies pour reprendre le terme de Naomi Klein ? Théoricienne de la notion de choc, avec son livre paru en 2008, La stratégie du choc. Montée d’un capitalisme du désastre, elle a recours à ce terme d’utopie pour radicaliser l’idée d’affrontement, de choc justement. Mais loin d’être une utopie, Porto Rico est un lieu bien réel et la finalité qu’on veut lui donner est précisément discutée, ce qui n’est pas le cas d’une utopie qui n’admet aucun conflit en son sein mais un accord parfait…

Quand l’utopie tourne à la « rétrotopie »

« Conformément à l’esprit de l’utopie, la « retrotopia » tire son impulsion d’un espoir bien précis, celui de réconcilier, enfin, la sécurité et la liberté. J’entends suivre ici les méandres les plus significatifs de l’histoire de l’utopie moderne. Pour ce faire, je m’attacherai à démêler, décrire et explorer certaines des tendances les plus remarquables de l’actuelle phase « rétrotopienne ». Je pense en particulier à la réhabilitation du modèle communautaire tribal ; à cette manière de renouer avec l’idée d’un moi primordial ; à cette façon de tourner le dos à « l’ordre civilisé ». » Zygmunt Bauman

Pour le sociologue, disparu en 2017, Zygmunt Bauman, l’utopie s’est désormais transformée en rétrotopie, c’est-à-dire que subsiste toujours l’idéal d’un accord entre liberté et sécurité, mais passée à la moulinette de la modernité et de ce qu’appelle Bauman « les sociétés liquides », ces sociétés sans organisation solide où chacun est livré à lui-même et à ses désirs infinis. D’où son constat d’un retour à un état de guerre des uns contre les autres, d’où le retour aux inégalités, et le désir même d’un retour à l’utérus, rêve d’un refuge où seul existe l’ego. Mais là encore, s’agit-il d’utopie ? Non, car l’idéal se trouve dans le passé et non dans l’avenir. Comment penser alors l’utopie aujourd’hui ? Et si, au contraire, on l’oubliait pour se concentrer sur le présent ? 

Sons diffusés : 

  • Archive du Journal de France Info sur la tempête de Porto Rico en septembre 2017
  • Chanson Utopia de Björk

Géraldine Mosna-Savoye, Le Journal de la philo, France Culture, 29 avril 2019

Photo: Puerto Rico, Vieques Island, Esperanza Ba. © Getty

Lisez et écoutez l’original ici.