Merci Macron!

Publié le 6 décembre 2019, dans Revue de presse, Tribune Merci Macron!

Pendant des années, nous nous sommes battu·e·s pour ne pas perdre de droits. Mais grâce à vous les choses ont changé. Aujourd’hui, nous ne voulons plus le retrait d’une seule loi, nous exigeons un autre monde !

Donald Trump était président des États-Unis depuis seulement un an quand Mekasi Camp Horinek, de la nation indigène Ponca, tenait à lui rendre hommage. « Je voudrais remercier le Président pour toutes les mauvaises décisions qu’il prend, pour toutes les nominations aberrantes des membres de son cabinet, pour les efforts qu’il fait pour réveiller le géant qui dort. Ceux qui jusqu’ici ne s’étaient jamais battus pour leurs droits, qui ne s’étaient jamais fait entendre, s’indignent aujourd’hui. Je voudrais remercier le Président Trump pour son sectarisme et son sexisme, car, grâce à lui, nous sommes tous debout et unis. »

Et nous aussi, à notre manière, nous voulons remercier notre Président. À force d’aller « vite et fort », notre Prince a réussi l’exploit de son homologue états-unien, celui de nous unir contre lui.

Alors merci, Monsieur le Président, d’avoir engagé dès votre élection une stratégie du choc (1). Comme le conseillait Machiavel en son temps, « les cruautés doivent être commises toutes à la fois, pour que leur amertume se faisant moins sentir, elles irritent moins ». Vous avez entrepris de casser le service public en même temps que notre liberté d’expression, vous avez misé sur les plus privilégié·e·s en même temps qu’oublié le plus grand nombre, vous avez brisé le dialogue social en même temps que réprimé toutes les personnes qui s’élevaient contre vos décisions.

Merci d’avoir si tôt et si mal représenté notre pays, en nommant notamment des millionnaires à un ministère sur deux dès votre prise de fonction.

Merci de si souvent mépriser avec arrogance les souffrances de vos concitoyen·ne·s. À vos yeux, nous ne sommes que des « Gaulois réfractaires », des « fainéants », des « cyniques », une « foule haineuse » ou des « illettrés », bref, des « gens qui ne sont rien ». Quand vous n’exprimez pas votre dégoût du pauvre, vous désignez des boucs émissaires faciles : les migrant·e·s, contre lesquels vous votez lois sur lois, les musulman·e·s, que vous montrez du doigt en appelant, comme aurait pu le faire un politicien d’extrême droite, à bâtir une société de vigilance contre l’hydre islamiste ; les femmes, à qui vous présentez des mesurettes alors que les associations vous réclament un milliard d’euros.

Merci de bafouer si violemment la démocratie en réprimant les manifestations et en limitant la contestation dans les rues. En même temps, quand on ne peut plus gouverner par le consentement, il ne reste que la force.

Merci de tant donner aux riches tout en prenant aux pauvres, après avoir supprimé l’ISF, vous réduisez de 5 euros les APL. Et du recul de l’âge de la retraite au durcissement des allocations chômage et à la libéralisation du travail de nuit, votre politique du ruissellement n’aura eu d’effet que sur Bernard Arnault, dont la fortune a dépassé lundi les 100 milliards d’euros. En même temps, facile de rester très riche quand rien n’est fait contre l’évasion fiscale.

Merci de ne même pas vous fatiguer à trouver des arguments économiques cohérents pour justifier la privatisation de deux mannes financières publiques que sont la Française des jeux et Aéroports de Paris. Un cadeau de plus à ceux qui ont déjà tout.

Merci de pousser nos services publics à l’agonie. L’hôpital, dont nos santés dépendent tombe en lambeaux. Les rails, que nos quotidiens (et notre planète) réclament, et la Poste, que nos relations sociales défendent, vous les vendez. Lorsque les étudiant·e·s ou les professeur·e·s se suicident, vous les abandonnez. Lorsque les agriculteur·rice·s se suicident, c’est une banalité…

Enfin, merci à vous, « champion de la terre », de ne pas avoir changé sur l’écologie et de continuer d’octroyer des permis d’exploitation à Total en Guyane, notre territoire amazonien. En même temps, vous faites ratifier le CETA et prolongez cette tendance mondiale à la suprématie des marchés sur nos santés, notre environnement, nos vies et nos décisions publiques.

Nous voulions vous remercier pour votre cynisme, cette technique que vous usez à dire quelque chose et faire son contraire. Le problème c’est que plus c’est gros, plus ça ne passe plus. Nous voulions vous remercier pour votre déconnexion totale avec l’immense majorité de celles et ceux qui constituent ce pays. Nous voulions vous remercier pour la violence de vos mots, l’indécence de vos réformes et la brutalité avec laquelle vous nous imposez votre vision mortifère du monde.

Vous avez réveillé « le géant endormi ». Celles et ceux qui n’existaient même pas se sont soulevé·e·s. Celles et ceux qui se croyaient seul·e·s et isolé·e·s ont trouvé d’autres compagnons d’infortune. Nous sommes désormais des milliers de « sans-dents », des millions « qui ne sont rien ». Grâce à l’extrême violence de vos « chocs », tout le monde a pris conscience d’une idée forte et mobilisatrice : il ne suffit plus de dire non (1).

Pendant des années, nous nous sommes battu·e·s pour ne pas perdre de droits. Mais grâce à vous les choses ont changé. Aujourd’hui, nous ne voulons plus le retrait d’une seule loi, nous exigeons un autre monde ! Un monde solidaire, émancipateur et démocratique. Un monde que nous sommes en train de construire ensemble, sans vous. Cheminots, personnels hospitaliers, gilets jaunes, aide-soignant·e·s, enseignant·e·s, chercheur·se·s, artistes, retraité·e·s, futur·e·s retraité·e·s, étudiant·e·s, ancien·ne·s étudiant·e·s, zadistes, agriculteur·rice·s, nous exigeons un monde juste, digne, respirable et solidaire. Nous réfutons le vôtre et ferons cause commune pour dessiner le nôtre. Merci, Monsieur Macron, de nous avoir mis debout et unifiés. Nous sommes nombreux·ses et vous êtes si peu. Le 5 décembre n’est qu’un avant-goût de cette reconquête populaire que nous sommes en train de faire émerger.

(1) Lire La stratégie du choc et Dire Non Ne Suffit Plus de Naomi Klein, éditions Actes Sud [et Lux Éditeur].

André Rebelo, Matthieu Ponchel, Climat Social et Pépita Car, Politis, 6 décembre 2019

Photo: Zakaria ABDELKAFI / AFP

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