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23 juillet 2019

«Moi, je suis anarchiste»

Cette affirmation provoque souvent peur et/ou dédain. Caricaturée, ostracisée, voire criminalisée, la pensée libertaire est pourtant la SEULE en mesure de répondre aux exigences écologiques actuelles. Démocratie directe, autogestion, municipalisme : tout ceci constitue le socle des écosociétés à venir. « Y en a pas pas un sur cent, mais pourtant, ils existent, les anarchistes ! » (Léo Ferré).

J’ai toujours été anarchiste. Dès le lycée, cette pensée s’est imposée à moi comme une évidence. Je me suis donc, alors que j’étais tout jeune, tatoué moi-même, sur le poignet, les fameux trois petits points. Et je n’ai cessé, depuis, notamment en lisant des auteurs comme David Graeber, Noam Chomsky ou Hans Magnus Enzensberger, en écoutant Brel, Brassens et Ferré, en bouquinant Roberto Bolaño, et en fréquentant des chats, animal anarchiste par excellence, d’approfondir mon rapport à cette pensée complexe, qui est aussi une éthique de vie au quotidien, une lutte de tous les instants pour une présence au monde plus libre, plus solidaire, plus juste. Cependant, comme beaucoup d’anarchistes, j’ai toujours dû avancer un peu caché. Dans ma vie militante, jusqu’à très récemment, je n’ai pas pu réellement m’épanouir en tant qu’anar’ : quand on l’est, on peut difficilement le crier sur tous les toits, tant la plupart des gens en ont une vision hostile et caricaturale. 

Tenez, j’ai demandé à ma copine de me dire la vision qu’elle se faisait de l’anarchie avant de connaître cette pensée plus en détail, et ce qu’elle en dit est hélas un point de vue très partagé : « La première fois que j’ai entendu le mot anarchie, c’est lorsque j’étais enfant. J’ai vu des militants qui manifestaient en tête de cortège tenant de grands drapeaux noirs, le visage masqué au milieux de fumigènes. J’ai vite associé ce mot à une forme de méfiance. Plus tard, leur discours m’a paru idéaliste et radical, et leur idéal de société me semblait figé et inatteignable. Je pensais que pour eux, toute action « citoyenne » ou militante représentait une forme de compromission. L’anarchie restait donc pour moi une forme de discours abstrait, dont je ne comprenais pas comment il pouvait s’inscrire dans la réalité. Je me suis pendant longtemps arrêtée là ». Et tout ceci est faux. –elle a changé d’avis depuis ; et vous aussi peut-être, bientôt ?

Je vais donc ici, succinctement, tenter de montrer que l’anarchisme, contrairement à ce qu’on en dit, est une pensée extrêmement pragmatique et réaliste, et qu’elle est la SEULE en mesure de répondre aux exigences d’une écologie radicale. Pas de panique : je tâcherai de ne pas faire trop long.

Partons d’un exemple concret, un modèle politique pour le XXIème siècle. Le 6 janvier 2014, les cantons du Rojava, dans le Kurdistan syrien, se sont fédérés en communes autonomes. Des conseils populaires (maisons du peuple), mandatés par les assemblées de communes et répondant à une charte sociale fondée sur la démocratie directe et la gestion égalitaire des ressources, se chargent de la défense, de la santé, de l’éducation, du travail, des affaires sociales, et gèrent les ressources agricoles et énergétiques de manière autonome, coopérative et écologique. Toutes les ethnies locales y cohabitent harmonieusement, et les femmes jouent un rôle primordial dans cette organisation –qui doit pourtant faire face à un contexte de guerre. Puisse ce modèle se répandre dans tout le Proche-Orient. Comment Abdullah Öcalan, leader historique du Parti des Travailleurs Kurdes (PKK), qui avait pourtant des bases marxistes-léninistes, en est-il venu à faire prendre ce tournant au parti ? Tout simplement, en échangeant, du fond de sa geôle turque où il purge une peine de prison à vie, avec le penseur anarchiste et écologiste Murray Bookchin, disparu en 2006.

Il est donc faux de dire que l’anarchisme est une pensée irréaliste. C’est au contraire une pensée très concrète, et qui est actuellement, dans diverses régions du globe, en train de répondre avec une efficacité redoutable (même si les difficultés sont, bien entendu, nombreuses) aux exigences démocratiques et écologiques du siècle. 

Qu’est-ce que l’anarchisme ? Le mot anarchisme (du grec an et arkhê) signifie absence d’autorité, ou absence de dirigeants. Et dès le début, certains y ont vu un simple synonyme de « bordel » (de batchas, comme on dit par chez nous), quand d’autres y lisaient la recherche d’une société libre et sans hiérarchie, de structures de gouvernement radicalement démocratiques et collectives. Selon Graeber, il s’agit d’une pratique « qui a pour but de commencer à créer les institutions d’une nouvelle société au sein de l’ancienne afin de révéler, de subvertir et de fragiliser les structures de domination, en procédant toujours de façon démocratique, pour démontrer que ces structures ne sont pas nécessaires ». A titre personnel, je ne fais pas de différence entre l’anarchisme et la pensée libertaire, les deux s’étant construits dans un même vivier antiautoritaire, autonomiste et autogestionnaire commun.  

En gros, nous sommes tous d’accord avec Proudhon quand il affirme : « Être gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu. […] C’est, sous prétexte d’utilité publique, et au nom de l’intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de la plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale »

Je voudrais cependant ici clarifier un premier point : les anarchistes ne sont pas tous les anti-étatistes forcenés que l’on a souvent tendance à caricaturer, au point que les flics nous considèrent comme un groupuscule de factieux antirépublicains. Certains votent (c’est mon cas). Parmi eux, il y a des fonctionnaires, notamment des professeurs. Certains, suivant les préceptes de Bookchin, j’y reviendrai, s’investissent dans les élections locales. Et beaucoup (toto-ritaires mis à part, mais je ne suis pas là pour faire des procès) ont en commun une passion démocratique souvent bien différente de l’image biaisée que l’on a tendance à se faire d’eux (il est vrai que, comme partout, le discours sectaire de certains n’aide pas). Personnellement, comme beaucoup d’autres, je suis conscient que la CMU, la retraite et le RSA, par exemple, sont des conquêtes qu’il faut développer plus encore, et d’efficaces instruments de défense face au marché –ainsi que d’excellent moyens d’échapper au salariat. Ce que nous souhaitons, je le décrirai un peu plus loin, mais l’idée globale, selon les mots de Martin Buber, est de « remplacer au maximum l’État par la société ». Pas de détruire l’Etat d’un coup de baguette magique, d’autant que ça n’est tout simplement pas possible et que nous ne sommes pas des ravis de la crèche.

C’est généralement à ce moment-là que les grincheux commencent à se faire entendre, et à s’exclamer : « Non mais c’est totalement utopiste, quoi, pas d’Etat, et comment tu gères tout ça ? C’est juste pas possible quoi, tu vis [attention, cliché dans 1…2…3…] dans le monde des bisounours quoi, c’est bien beau ce genre de truc mais ça ne pourra jamais marcher, et d’ailleurs ça n’a jamais existé ». Alors même, vous allez le voir, que la pensée anarchiste et sans doute la plus raisonnable, sensée, réaliste, réalisable et pragmatique de toutes les pratiques politiques –et vous-même, au quotidien, vous comportez-vous sans doute bien souvent en véritables anarchistes, sans le savoir. 

C’est donc le temps pour moi d’atteindre, sans plus attendre, le point Godwin –non, pas celui sur les nazis : celui qui concerne l’œuvre de William Godwin (1756-1836), le premier des premier des penseurs de « l’anarchisme classique », qui comprend également Michael Bakounine (1814-1876), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) et Pierre Kropotkine (1842-1921). Leur hypothèse pratique de base : les sociétés humaines possèdent la capacité de s’autogérer. Voyons donc.

L’entraide de Pierre Kropotkine, paru en 1902, constitue l’une des tentatives les plus ambitieuses (même si bien sûr scientifiquement un peu datée) de prouver que c’est la coopération qui a fait originellement la force des sociétés humaines –si les premiers hommes avaient passé leur vie à se maroufler la tronche plutôt que s’entraider pour cueillir des fruits et chasser le mammouth laineux, il est vrai qu’on peut douter qu’il eut été un jour possible que je sois là pour écrire ces lignes…. D’autant que nous ne partions initialement pas vraiment gagnant niveau street-cred’ au sein d’une nature hostile : pas des champions à la course, pas très grands, sans duvet protecteur ni griffes, nos chances de survie auraient dues être égales à celles d’un caniche à trois pattes sur l’autoroute A8. 

Or donc, écrivent White et Kossof [i], « grâce à une prise en compte de données historiques mais aussi à l’étude ethnographique de peuples tribaux tels que les Bouriates et les Kabyles, Kropotkine défend que ce n’est pas la compétition mais l’entraide qui constitue la norme de l’organisation sociale et que, par conséquent, les réseaux de collaboration et de coopération avantageux pour tous ont été une caractéristique constante des sociétés humaines ».

Et comme les anarchistes ont historiquement souvent eu raison avant tout le monde, ceci a été confirmé par les recherches les plus récentes. Maryèle Patou-Mathis, dans un article du Monde Diplomatique titré Non, les hommes n’ont pas toujours fait la guerre, souligne que l’empathie a joué un rôle majeur dans la survie des premiers hommes, et que les premiers conflits armés sont apparus assez tardivement, avec l’essor des économies de production. Ainsi, si on observe les anomalies et les traumatismes présents sur différents squelettes fossiles du paléolithique, « on constate qu’un handicapé physique ou mental, même de naissance, n’était pas éliminé ». Elle donne différents exemples : on a retrouvé les restes, vieux de 420 000 à 300 000 ans, d’un enfant souffrant de synostose crânienne, une maladie qui entraîne une malformation du cerveau et du crâne, situation très handicapante qui n’a pas empêché le marmot de vivre jusqu’à ses 8 ans. Autre exemple : « Dans la majorité des cas de traumatisme, les blessures sont cicatrisées, ce qui démontre que ces hommes prenaient soin de leurs malades ou de leurs blessés et que, malgré leur handicap, ceux-ci conservaient leur place au sein de la communauté ». On a retrouvé, enfin, le squelette d’un homme souffrant manifestement d’une excroissance osseuse vertébrale et d’un glissement de vertèbre, ouille, et qui, du haut de son mètre soixante-quinze, était bossu, trop gros -100 kilos-, et particulièrement peu apte à la course à pied. Il a pourtant atteint l’âge canonique de 45 ans, une vie qu’il a sans doute passée à la charge de la communauté sans que ça ne dérange un éventuel Laurent Groumpf-Waucquiez de l’époque. Ainsi, conclut l’article, « si, aujourd’hui encore, dans l’imaginaire populaire, les hommes préhistoriques apparaissent comme des êtres en perpétuel conflit, la réalité archéologique autorise à porter sur eux un tout autre regard ».

Je le précise tout de suite, tout ceci ne veut pas dire que nous nions les mauvais penchants des humains, qui peuvent aussi être des gros cons : bien sûr, il y a une part de violence en chacun de nous. Mais vous trouvez vraiment que les formes politiques dans lesquelles nous vivons sont aptes à les amoindrir ? Il apparaît plutôt qu’elles les aggravent –car l’aliénation et la domination quotidienne créent une société sous tension, au contraire des sociétés plus libres.

Bref, continuons. Plus proche de nous, Marcel Mauss (qui, sans se dire anarchiste, partageait les valeurs libertaires) et Pierre Clastres (qui était quant à lui totalement anarchiste) ont étudié de nombreuses sociétés non-capitalistes (fondées sur le don, par exemple) et non-autoritaires tout à fait fonctionnelles –ce qui n’empêche pas, bien sûr, que d’autres dominations, notamment de genre, y existent. David Graeber, dans Pour une anthropologie anarchiste, développe de son côté trois exemples : les Piaora, les Tiv et les communautés Malgaches autonomes. Il insiste également sur le fait que, au sein même des sociétés capitalistes, il est évident que de nombreuses communautés semblables existent sans qu’on le sache : « Le monde contemporain est parsemé de tels espaces anarchistes, et plus ils ont de succès, moins il y a de chance que nous en entendions parler ». Ainsi, qui sait qu’il existe un quartier autogéré en plein cœur de Quito, en Equateur ? Pas même les Quitéñiens ! Le massacres des Communards et des anarchistes espagnols durant la Guerre Civile, et la répression systématique, incitent à la prudence, et bon nombre de ces initiatives demeurent cachées. Graeber cite également l’exemple, à Madagascar, des Tsimihety, un groupe de rebelles à l’autorité devenu, de fil en aiguille, une « ethnie » à part.

Je reviens à mon propos. Ainsi, partage, entraide et coopération primaient plutôt dans ce qu’on appelle parfois les « sociétés claniques ». Et même si, à l’âge de fer et avec la sédentarisation, les premiers conflits entre tribus concurrentes sur un même territoire ont fini par apparaître, ces pratiques se sont largement maintenues et répandues dans le temps. 

White et Kossof, à nouveau : « Kropotkine remarque l’émergence de cultures villageoises qui possédaient et travaillaient ensemble la terre, qui asséchaient collectivement les marais, drainaient la forêt et construisaient les routes, les ponts et les ouvrages de défense. Ces communautés ont également développé des systèmes de droit coutumier garanti non pas par la coercition, mais par l’autorité morale de l’assemblée populaire […] réunie pour discuter des affaires d’intérêt commun. Selon lui, ces exemples démontrent que le principe d’association volontaire et directe a constitué au cours de l’histoire la base d’un tissu social solide et créatif. Il ajoute que l’entraide n’a pas disparu de la scène avec l’essor du système féodal. Tandis qu’une tradition autoritaire se renforce autour des monarques et des barons [à partir du 12e siècle], l’Europe connaît dans le même temps une importante tendance à contre-courant sous la forme d’une « révolution communale » [avec ] la lente ascension de centaines de cités ayant la volonté de s’émanciper de l’autorité seigneuriale afin de s’autogouverner ». C’est ce qu’on a dénommé les « cités libres ».

Et ceci, aujourd’hui, on le désigne parfois sous le terme de Zones d’Autonomie Temporaires (TAZ en anglais). Soit la façon la plus abordable –et peut-être même la seule- de faire vivre l’anarchisme au quotidien –sachant que l’anarchisme ne peut en réalité se vivre QUE au quotidien (et je renvoie ici à Blanchot). Qu’est-ce qu’une TAZ ? Cela peut être n’importe quoi : une manif’, une fête, un repas entre amis, un festival organisé dans les montagnes, une danse impromptue organisée dans la rue, un quartier autogéré, une ville autonome… Différentes échelles, et une infinité de modes d’organisation, sont envisageables.

Vous pouvez aussi tout simplement, comme je tâche de le faire, faire de votre vie une succession interrompues de TAZ ludiques et festives emplie de jeux, de rires, d’amour et de chats. Et ma bande de potes, qui m’est une sorte une seconde famille, fonctionne de facto comme un collectif autogéré : tous ensemble, nous nous aimons, nous entraidons en fonction de nos capacités complémentaires, et tâchons de ne jamais empiéter sur les libertés de chacun.e.s. C’est en effet là où la pensée libertaire est peut-être la plus concrète de tous, vous pouvez créer une TAZ dès que vous en avez envie : si l’envie vous prend de couvrir votre rue de plantes en pot, faite-le. S’il vous prend l’envie d’improviser un concert sur la place de votre village, faite-le. Si vous une chose n’existe pas et que vous souhaitez qu’elle existe, vous pouvez la créer. Car on oublie trop souvent que si l’Etat peut réprimer nos actes, il ne peut pas nous empêcher de FAIRE des actes. L’autocensure est la plus efficace des oppressions : à nous d’en sortir, et à ne pas réprimer nos désirs, même et surtout s’ils font désordre. 

TAZ partout, tout le temps. Laissons donc l’Etat oppresseur se dessécher dans son coin. Plus il se ritualise, plus cela veut dire qu’il est en train de mourir. A mesure qu’il devient inutile, l’Etat se calcifie : les rites monarchistes grotesques que nous observons actuellement à la tête de la Macronie semblent ainsi nous confirmer que le roi se meurt. Il ne lui reste que les apparats homardesques, et la force brute des miliciens proto-fasciste que Castaner décore en grande pompe. Et dans ce contexte, écrit Graeber : « parfois, il est plus raisonnable de simplement prétendre que rien n’a changé, de permettre aux représentants officiels de l’Etat de conserver leur dignité, et même de se présenter à leurs bureaux et de remplir des formulaires de temps en temps, en les ignorant par ailleurs ».  

Tout en construisant, à côté, de façon collective et pleine d’une joyeuse utopie à la fois pessimiste et pragmatique –ces deux termes devant toujours cadrer les effusions de l’utopie- la société dans laquelle nous souhaitons vivre. Dans Fields, factories and workshops, Kropotkine envisage ainsi de remplacer progressivement l’État par « un réseau interconnecté, composé d’une infinie variété de groupes et de fédérations, de toute taille et rang – local, régional, national et international – de façon temporaire ou plus ou moins permanente ». Quant à Proudhon, il imaginait une économie mutualiste, avec une monnaie d’échange réglementée par une « banque du peuple » élue démocratiquement, et consistant en une économie organisée comme un regroupement d’artisans et de fermiers, de coopératives de petits producteurs et de consommateurs et d’entreprises dirigées par les travailleurs eux-mêmes (sur le modèle des SPIP, dirait-on aujourd’hui). Un modèle immédiatement applicable à échelle locale, partout où on le souhaite –dans la Roya par exemple, pourquoi pas ?  

Je me permets ici de marquer une pause afin d’insister sur point fondamental : l’anarchie et la pensée libertaires ne sont donc pas des postures intellectuelles, mais avant tout des pratiques –pas des théories clef –en-main. Ce qui les différencie grandement des autres pensées politiques (et ce qui me donne à penser que des intellectuels comme P. Corcuff n’ont pas tout compris à ce qu’ils prétendent incarner, mais c’est encore un autre sujet).

On en arrive maintenant à la question de l’écologie, fondamentale dans la pensée anarchiste, et ce, depuis ses débuts. Et à cette idée :  l’avenir est à la démocratie directe et autogestionnaire, car une écologie sociale véritable ne peut se concevoir hors de ce mode d’organisation. L’anarchie, de ce point de vue, est donc, comme l’affirmait Murray Boockin, bel et bien la pensée du XXIème siècle. Ecologie ou barbarie, comme le titre un article que lui a consacré le Monde Diplo.

Quel rapports les anarchistes classiques entretiennent avec la nature ? White et Khossof : « La tradition des anarchistes socialistes classiques, comme Peter Marshall l’a observé, est profondément imprégnée d’une sorte d’« optimisme cosmique », un sentiment que l’anarchisme est d’une façon ou d’une autre une expression du caractère naturel des choses. Un naturalisme éthique bien installé voyant l’ordre, la raison, la créativité et, au final, le sens comme éléments du tissu du monde naturel, imprègne une grande partie de l’anarchisme du 19e siècle. Godwin, par exemple, a soutenu que l’ordre rationnel et déterministe de l’univers pouvait potentiellement se traduire dans l’ordre rationnel et bénin de la société. Le message implicite était que les systèmes sociaux basés sur le pouvoir, l’autorité et le contrôle allaient d’une certaine façon contre la nature, humaine et non humaine ».

Ce qui est également le propre du taoïsme, et c’est pourquoi je me considère personnellement comme anarcho-taoïste. Petite parenthèse. Le pouvoir illégitime nous éloigne du Tao, la nature, le fleuve infini unissant toutes choses, « source jaillissante où l’on puise sans que jamais elle ne s’épuise » et notre but à tou.te.s est de nous approcher le plus possible de ce Tao. Jusqu’à ce que la Tao lui-même perde son nom. Car, comme le dirait Pessoa, si le Tao est les fleurs et les arbres, et les monts et le soleil et le clair de lune, alors, oui, je crois en lui, je crois en lui à toute heure, et je lui obéis en vivant spontanément en homme qui ouvre les yeux et voit, et je l’appelle clair de lune et soleil et fleur et arbres et monts, et je l’aime sans penser à lui, et je le pense par l’œil par l’oreille, et je chemine avec lui à toute heure, la main dans celle de mes frères et sœurs humains et non-humains. Voilà la seule forme de pouvoir légitime, et la seule à laquelle je me plierai jamais : tout ce qui cherche à m’éloigner de ça doit être détruit.  Je me laisse guider dans ma fatalité personnelle, qui est aussi celle du monde, et je lutte contre tout ce qui empêche les gens, les animaux, les plantes, les éléments, de vivre, de prospérer, de se déployer, de se toucher, de s’aimer. Fin de la parenthèse.

Il est donc temps pour moi de revenir en détail sur les écrits du penseur libertaire Murray Bookchin (1922-2006), mondialement connu mais encore bien trop sous-estimé en France –malgré l’excellente traduction de sa biographie qu’a réalisée Elise (que mon pote J connait bien et que j’ai eu la chance de croiser il y a peu) pour les éditions de l’Amourier, qui se situent à Coaraze, dans la Roya. Avec, en plus, une préface de Pinar Selek, donc n’hésitez plus, courrez vous la procurer.  

Bookchin est né en 1921 de parents Juifs Russes révolutionnaires et a grandi dans le Bronx –ce qui est déjà la classe. Autodidacte, il a été ouvrier dans l’industrie automobile, avant de s’installer, en 1971, à Burlington, dans le Vermont (une région où prospère alors le mouvement communaliste Free Vermont). Il fonde en 1976 l’Institut pour l’écologie sociale, où l’on enseigne autant la permaculture que l’histoire révolutionnaire et qui verra notamment naître l’écoféminisme d’Ynestra King. C’est également là qu’il élabore l’idée de « municipalisme libertaire », un projet de «démocratie communale directe qui s’étendra graduellement sous des formes confédérales» inspirés par les travaux de Pierre Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine, Pierre Kropotkine ou Nestor Makhno (un acteur fascinant et trop méconnu de la Révolution Russe). Comme le résume Benjamin Fernandez dans un article du Monde Diplo, « les militants sont invités à travailler à une «reconstruction radicale» des institutions locales par le bas, à créer des assemblées citoyennes, des «formes de liberté» assez fortes pour supprimer le capitalisme et assez légitimes pour empêcher toute forme de tyrannie. Ils ont également vocation à se porter candidats aux élections locales, à municipaliser l’économie et à se confédérer avec d’autres communautés afin de former un pouvoir alternatif pour «contrer la centralisation du pouvoir de l’État-nation».

Bookchin affirme dès 1984 : « Les mouvements féministes, écologistes et communalistes doivent créer des communautés humaines décentralisées adaptées à leurs écosystèmes. Ils doivent démocratiser les villages et les villes, les confédérer, et créer un contre-pouvoir face à l’État ». Et consacrera par la suite, après s’être mis en retrait du militantisme politique (sa pensée, trop visionnaire, a alors été froidement accueillie) toute sa vie à « étudier les mouvements révolutionnaires, des révoltes d’esclaves dans la Méditerranée antique à la participation des anarchistes à la guerre d’Espagne en 1936 en passant par la Commune de Paris » (Benjamin Fernandez).  «Des quartiers de la Commune de Paris aux assemblées générales d’Occupy Wall Street et ailleurs, écrit-il dans l’introduction de son dernier recueil posthume, The Next revolution, ces conseils démocratiques auto-organisés parcourent l’histoire comme un fil rouge »

L’idée directrice de la pensée de Bookchin est celle-ci : la domination de la nature par l’homme découle de la domination de l’homme par l’homme. Pour cesser de détruire la nature, il faut donc cesser, dans un même processus, toutes formes de dominations illégitimes. Les Gilets Jaunes, en criant ce slogan : « fin du monde, fin du mois, même combat », ont donc repris sans le savoir une idée de Bookchin. De même que l’organisation au sein des ronds-points, et lors des assemblées des assemblées, fut une mise en place spontanée de formes d’autogestion semblables à celles pratiquées par le municipalisme libertaire.

Précisions importante : la pensée de Bookchin n’a aucun point commun avec l’anarcho-primitivisme d’un penseur comme Zerzan, qui professe un véritable retour à l’Etat de nature, en mode Rahan-fils-des-âges-farouches et son pote tigre à dent de sabre, à partir d’une vision apocalyptique de la crise écologique et d’une idéalisation romantique du mode de vie supposé des sociétés premières. La pratique révolutionnaire anarchiste de Bookchin, tout comme celle de D. Graeber et de bien d’autres, se conçoit en effet plutôt dans une prise en compte fine et réaliste de l’Etat du monde actuel –donc un monde urbanisé, mondialisé et technologisé (qu’on m’excuse pour ce néologisme).

Les anarchistes classiques, je le précise à ceux qui accusent les anar’ de vouloir régresser à l’âge des cavernes, allaient également dans ce sens : dès le 19ème, le géographe anarchiste Élisée Reclus a « fermement rejeté l’idée selon laquelle les communautés expérimentales à petite échelle […] offraient quoi que ce soit qui s’approche d’une solution adéquate au problème de la coexistence humaine », jugeant préférable le développement de « villes autonomes et économiquement intégrées à la région ». Et des penseurs comme Ebenezer Howard (1850-1928) et Patrick Geddes (1854-1932) ont beaucoup fait pour proposer des modèles urbains alternatifs : « Reconnaissant que ni la ville contemporaine ni la campagne ne permettaient une vie humaine épanouie, Howard a proposé les « cités-jardins », des villes à taille humaine qui pourraient combiner le meilleur de la « ville » et de la « campagne » : de beaux jardins et des institutions culturelles riches, des boulevards et des parcs publics spacieux, des lieux de travail et des systèmes de transport publics modernes, des centres de production propres et un bon système sanitaire. Il a été envisagé que de telles villes permettent un équilibre entre société et nature, entre culture et écologie. Elles seraient planifiées de manière rationnelle et entourées de ceintures vertes denses qui permettraient à la nature de se développer. Elles seraient presque des œuvres d’art » (White et Kossof) Avouez tout de même que ça donne envie. Et que c’est, à nouveau, tout à fait applicable ici et maintenant à échelle municipale, à condition de le vouloir bien sûr.   

La pensée anarchiste est donc une utopie très concrète. Comme l’a écrit Colin Ward, un autre penseur libertaire, l’anarchisme n’est pas une vision idéaliste coupée du monde, un ensemble de théorie farfelues nées du cerveau de doux-rêveurs : bien au contraire, il s’agit d’une « pratique sociale pérenne », et une société anarchiste, libre, sans aucune forme d’autorité oppressive, est toujours prête à éclore ici ou là, à quelque échelle que ce soit, telle une « graine sous la neige ». « Aujourd’hui, on peut la retrouver n’importe où, du moment qu’il existe une action volontaire commune et une auto-organisation ascendante : des jardins ouvriers aux écoles libres, des maisons auto-construites aux jardins urbains et à l’agriculture communautaire » (White et Kossof).

Une graine sous la neige : belle image. Et comme le climat flambe, la neige fond, et ce sont désormais des centaines, des milliers de graines qui sortent au grand jour, fières enfin de pouvoir assumer ce qu’elles sont : des anars’, des libertaires, qui ne sont pas des marginaux, mais bien les artisans de la société de demain.

La vie est anarchiste. L’avenir est anarchiste. Ni dieux, ni maîtres (quoique la pensée libertaire soit tout à fait compatible avec la foi : ainsi de Jacques Ellul, chrétien-écolo-anarchiste, qui écrivait : « Par conviction spirituelle, je ne suis pas seulement non-violent, mais je suis pour la non-puissance. Ce n’est sûrement pas une technique efficace, mais c’est ici qu’intervient pour moi la foi. […] On ne peut pas créer une société juste avec des moyens injustes. On ne peut pas créer une société libre avec des moyens d’esclaves »).

Et comme le disait l’anarchiste Paul Goodman (un des fondateurs de la Gestalt-Thérapie) quand on le questionnait sur la faisabilité des utopies libertaires : « Le problème n’est pas de savoir si les gens sont “aptes” à vivre dans un certain type de société, mais plutôt de développer le type d’institutions sociales le plus propice à accroître notre potentiel intellectuel, notre talent, notre sociabilité et notre liberté ».

Je laisserai le mot de la fin à ma copine, et à la vision qu’elle se fait de l’anarchie maintenant qu’elle la connait mieux : « Finalement, j’ai découvert que tout le monde était un peu anarchiste aujourd’hui, sans le savoir. Ce qui a été décisif, c’est de comprendre que la démocratie directe, les monnaies locales, les écoles démocratiques ou suivant des pédagogies alternatives, étaient des applications concrètes du projet anarchiste. Et il semblait évident que les Gilets Jaunes étaient anarchistes dans leur façon de s’organiser et de prendre des décisions horizontalement. J’avais moi-même fait l’expérience de cette gestion lors du mouvement social étudiant du printemps 2017. Ces actions me paraissaient tellement évidentes, dans notre monde actuel, que je ne les avais pas associées à l’anarchie. Aujourd’hui, ces solutions sont très en vogue dans la situation de crise écologique dans laquelle nous nous trouvons. La pensée anarchiste permet de réfléchir aux moyens employés pour « sauver la planète » et plus largement lutter contre le capitalisme. A aucun moment, ou très rarement, pourtant, le mot « libertaire », et encore moins « anarchie », n’intervient, alors que ce sont les penseurs qui s’y rattachent qui ont largement contribués à penser ces questions… »

Et ceci est une cruelle injustice. Alors, vous aussi, vous avez changé d’avis ?  

Salut et sororité, viva à tou.te.s les ami.e.s communistes, socialistes-pour-de-vrai, Insoumis, écologistes-pour-de-vrai, syndicalistes-pas-couchés, antifascistes, autonomistes, zadistes, réfractaires, à toutes les nuances du rouge et du noir, à toutes et tous les camarades de lutte pour un monde plus beau et moins bête,

M.D.

A lire cet été :

Pour une anthropologie anarchiste, de David Graeber.

Qu’est-ce que l’écologie sociale, de Murray Bookchin. Et, bien sûr, sa biographie par Janet Biehl, publiée aux éditions de L’Amourier. Et l’article de Benjamin Fernandez pour le Monde Doplomatique, Murray Boochin, écologie ou barbarie, disponible en ligne.

Un entretien avec Noam Chomsky sur les rapports entre anarchie et écologie : https://truthout.org/articles/noam-chomsky-ecology-ethics-anarchism/.

White, Damian F, et Gideon Kossoff. « Anarchisme, libertarisme et environnementalisme : la pensée anti-autoritaire et la quête de sociétés auto-organisées », Ecologie & politique, vol. 41, no. 1, 2011, pp. 145-171. Disponible en ligne. Traduit de l’anglais par Valérie Gaudout, Jeremy Guimpier et Pauline Hussonnois

anarchogato

[i]  Je me reposerai beaucoup, dans cet article, sur l’excellent travail réalisé par White, Damian F, et Gideon Kossoff. « Anarchisme, libertarisme et environnementalisme : la pensée anti-autoritaire et la quête de sociétés auto-organisées », Ecologie & politique, vol. 41, no. 1, 2011, pp. 145-171. Disponible en ligne. Traduit de l’anglais par Valérie Gaudout, Jeremy Guimpier et Pauline Hussonnois

Mačko Dràgàn, Mediapart, 23 juillet 2019

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