Note #1. L’anarchie, Errico Malatesta

Publié le 8 mai 2019, dans Revue de presse

Errico Malatesta (1853-1932) fut l’un des théoriciens et figures importantes du mouvement anarchiste international. Son opuscule « L’anarchie », suivi dans la version des éditions Lux du texte « Le programme anarchiste », bien qu’écrit il y a plus d’un siècle, est encore aujourd’hui d’une actualité brûlante. Déroulant de manière limpide son raisonnement, Malatesta, en bon pédagogue, développe une grille de lecture, une pensée libertaire dont il incite les lecteur·ices à s’emparer et à transposer dans toute situation. Un des points fort de ce texte est justement qu’il ne propose pas de solutions, mais un mode de pensée, une méthode afin de déceler et de combattre les dominations que nous ne manquerions pas de perpétrer si nous n’y portions pas la plus grande attention.

L’anarchie comme outil du quotidien

« L’anarchie » est un outil intemporel dont le but est d’autonomiser les lecteur·ices. Non pas de résoudre tous les problèmes qu’une société libertaire ne manquerait pas de poser, mais bien d’apprendre à toutes et tous le maniement d’outils théoriques pour les résoudre.

Certains nous disent : Soit, l’anarchie est peut être bien une forme parfaite de vie en commun, mais nous, nous ne voulons pas nous lancer à l’aveuglette. Alors, dites nous en détail comment sera organisée votre société. Et les voilà qui posent une série de questions très intéressantes s’il s’agit d’étudier les problèmes qui se poseront forcément dans une société émancipée, mais qui sont inutiles, absurdes ou ridicules, si l’on prétend obtenir de nous une solution définitive. Quels seront les méthodes pour éduquer les enfants ? Comment sera organisée la production ? Y aura-t-il encore des grandes villes ou la population sera-t-elle également répartie sur toute la surface du globe ? Et si tous les habitants de la Sibérie voulaient aller passer l’hiver à Nice ? Et si tout le monde voulait manger des Perdrix et boire du Chianti ? Qui feraient les métiers de mineur et de marin ? Qui viderait les fosses d’aisances ? Les malades seront-ils soignés à leur domicile, ou à l’hôpital ? Qui fixerait les horaires du chemin de fer ? Qu’est-ce qui se passerait si le mécanicien est pris de colique alors que le train roule ? On attend de nous que nous possédions toute la science et l’expérience de ce qui se passera dans l’avenir et qu’au nom de l’anarchie, nous prescrivions aux hommes à venir l’heure à laquelle ils doivent aller au lit et les jours où ils doivent se couper les cors aux pieds.

Reprendre les bases

Dans l’anarchie, Malatesta revient sur ce qui pourrait sembler des bases de l’idéologie libertaire, mais prend le temps de redéfinir des termes fondamentaux. Par une subtile démonstration, il rappelle à la fois l’origine du mot anarchie,  les raisons de son dévoiement et la nécessité de l’abolition de tout gouvernement.
Si pour le sens commun, anarchie signifie de nos jours la confusion, le désordre, il vient originellement du grec anarkhia dont le sens était « Sans gouvernant ». 
Et c’est justement des suites du dénigrement de cette idéologie par la classe dirigeante, par les « gouvernant·e·s »,  que le sens à progressivement dérivé.  Dans la pensée libertaire, l’abolition des dominations et des privilèges est l’un des combats principaux, et le gouvernement étant avant tout au service des « oppresseurs et des exploiteurs, pour opprimer et exploiter les masses » il ne pourra jamais être un allié des luttes émancipatrices, malgré parfois l’apparence du contraire.

Pour Malatesta, l’humain est un animal social. Il est au départ faible et désarmé face aux prédateurs et aux conditions climatiques. Mais au fil de son évolution, et aidé par son cerveau puissant, son squelette et sa capacité à communiquer, il se met à modifier son environnement. Par la coopération et l’entraide se formeront les premières communautés, qui rendront l’humain collectif. Dans ce texte de Malatesta, comme dans certains textes de Bakounine ou Kropotkine, il est facile de sentir l’évidence de l’entraide et de la solidarité. C’est un idéal vers lequel tendre, et un prérequis pour mettre en place le communisme libertaire.

Le seul état qui permette à l’homme de déployer toute sa nature et d’atteindre le plus grand développement et le plus grand bien-être possibles, c’est la solidarité, c’est-à-dire l’harmonie des intérêts et des sentiments, le concours de chacun au bien de tous et de tous au bien de chacun. Elle est le but vers lequel marche l’évolution de l’homme ; elle est le principe supérieur qui apporte une solution à tous les antagonismes actuels, insolubles autrement ; et c’est elle qui fait que la liberté de chacun trouve dans la liberté des autres non pas sa limite, mais son complément, et même les conditions nécessaires pour qu’elle existe.

Repenser une société heureuse

Profondément optimiste et serein, Malatesta décrit en quelques pages comment, selon lui, se mettra en place une société anarchiste. Les masses opprimées, croulant aujourd’hui sous le travail et les dettes, un jour refuseront de travailler pour d’autres, et déposséderont les propriétaires, pour utiliser la terre et les instruments de travail pour le compte de chacun. De cela, découlera rapidement l’abolition de la propriété individuelle, qui débouchera aussi rapidement sur une disparition du gouvernement. En cette société maintenant débarrassée de gouvernant·es, la coopération serait libre , volontaire, et destinée au bénéfice de tous et toutes. Une nouvelle organisation sociale naîtrait, grâce aux groupes que les humains formeraient, en fonction des sympathies et des besoins de chacun·e, en partant des intérêts les plus immédiats pour aller vers ceux les plus lointains et les plus généraux. Cette société, qui se formerait au gré des expériences et de leurs enseignements, c’est pour Malatesta, l’anarchie.

Son anarchie, elle n’est pas si lointaine, et pas si compliqué à mettre sur le papier. Abolir collectivement et par une force révolutionnaire le gouvernement car c’est par lui que se maintient en place la classe des dirigeant·es et des propriétaires. Abolir collectivement la propriété privée, et mettre tout à la disposition de tous et toutes. « Faire en sorte que toutes les forces, toutes les capacités toutes les bonnes volontés qui existent chez les hommes agissent pour répondre aux besoins de tous. « 
Malatesta est aussi conscient des difficultés qui ne manqueront pas d’arriver. Il répond à cela que le nombre des convaincu·es, et l’application rigoureuse d’une pensée libertaire et émancipatrice pourront surmonter tout cela, et que même en cas d’échec, chaque avancée diminuera la distance vers l’anarchie future.

Selon nous, tout ce qui tend à détruire l’oppression économique et politique, tout ce qui sert à élever le niveau moral et intellectuel des hommes, à leur donner conscience de leurs droits et de leurs forces et à les persuader d’en faire usage eux-mêmes, tout ce qui provoque la haine contre l’oppression et suscite l’amour entre les hommes, nous approche de notre but (…)

8 mai 2019, Croatan

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