Note #11 L’anarcho-indigénisme

Publié le 17 octobre 2019, dans Revue de presse Note #11 L’anarcho-indigénisme

Les ramifications des mouvements anarchistes sont nombreuses et relativement complexes. Elle se croisent et se complètent sur certains points et s’opposent violemment sur d’autres.

La notion d’anarcho-indigénisme a été développée en 2005, dans le livre Wasàse : Indigenous pathway of action and Freedom, par le militant et politologue mohawk Gerlad Taiaiake Alfred. Cette notion s’attache à créer une rencontre entre les anarchistes et les communautés autochtones en lutte décoloniale, et à développer des solidarités entre ces différentes luttes.

Certains courant anarchistes, comme le primitivisme, fortement inspiré par des textes anthropologiques de sensibilités libertaire, ont essentialisé et récupéré de manière parfois légère certains symboles ou mode de vie des communautés autochtones. Le « mohawk« , crête iroquoise fut récupéré par la culture punk. Le SCALP et les navajos étaient des groupes antifascistes européens, entre autre exemple.

L’anarchisme est un courant de pensée majoritairement blanc et européen. Bien que conscient et fermement opposé à tout types de colonialisme, il est rarement moteur dans les luttes post-colonial voir parfois contre-productif. Dans la littérature anthropologique, de nombreux penseurs se disant anarchiste ont souvent idéalisé et véhiculé certains clichés sur les populations autochtones : l’absence apparente de hiérarchie chez certaines tribus ou de propriété privée chez d’autres, l’entraide chère à Kropotkine, où encore le rapport supposément intime avec la nature.

Tout cela, en grande partie vrai mais méritant plus de nuances ou d’analyse, contribua à créer une binarité dangereuse : « Civilisation contre sauvagerie » , « Progrès contre primitivisme », et à créer un schisme entre anarchistes blancs fantasmant un retour aux sociétés primitives et autochtones critiquant une vision déformée et souvent coloniale.

Parlant des anarchistes : »pour ma part, je les qualifie « d’allié·e·s », ou plutôt de « complices ». En même temps, je crois qu’il faut être prudent et ne pas se contenter de parler avec les Autochtones plus anarchisant, comme moi par exemple. Même si j’aime vraiment certain·e·s anarchistes, je me dis parfois « Je ne veux pas être votre indien de service, je n’aime pas ça, alors calmez vous… » […]
C’est parfois déroutant pour plusieurs anarchistes, je pense, parce qu’ils et elles se tournent vers les peuples autochtones pour y trouver une sorte d’utopie, en se disant : « Ces autochtones sont exactement comme nous; on pense de la même façon ». Or, ce n’est pas si simple. Pour la plupart, les Autochtones ont beaucoup souffert et quand on voit de la peau blanche, on l’identifie automatiquement à l’oppression.

Interview de Clifton Nicholas

Dans « L’anarcho-indigénisme », Francis Dupuis-Deri et Benjamin Pillet (qui se définissent eux même comme des « non-autochtones de sensibilité anarchiste« ) réunissent et présentent six entretiens avec des militant·e·s autochtones : Roxanne Dunbar-Ortiz, Véronique Hébert, Gord Hill, Freda Huson, J. Kehaulani Kauanui, Clifton Ariwakehte Nicholas et Toghestiy.

À travers leurs parcours et leurs analyses c’est toute une vision du monde qui se dévoile, bien trop inconnu en France.

Pour des raisons géographique ce livre est en grande partie centré sur les communautés vivant sur le territoire considéré comme canadien et américain, où les luttes des communautés autochtones sont fortes, mais des liens évident peuvent se faire avec d’autres luttes de libération ou indigéniste (Palestine, Afrique…).

Si les anarchistes sont fasciné·e·s par les peuples autochtones au point de trouver une confirmation de leurs pratiques dans des savoirs ancestraux, les autochtones, pour leur part, ne s’intéressent que rarement aux savoirs, pratiques et idées anarchistes. Malgré tout, les épisodes de résistances autochtones armées des années 1990-2000 laissent des traces inspirantes chez toute une génération de jeunes activistes autochtones qui se (re)familiarisent ainsi avec le radicalisme politique de leurs prédécesseurs du Red Power. Or, ce radicalisme politique n’est ni hostile ni étranger aux principes de décentralisation démocratique de type populaire, d’action directe, d’autonomie collective radicale ou encore aux idéaux écologistes et anticapitaliste ainsi qu’au refus d’entamer un dialogue avec l’état.

Anarchisme et nationalisme

Pour beaucoup de militant·e·s, l’anarchisme s’oppose au nationalisme, qui serait une mouvance réactionnaire, patriotique et lié à des ambitions de pouvoir. Mais le nationalisme est-il systématiquement mauvais ?

Dans « l’anarcho-indigénisme« , presque toutes les personnes interviewées se définissent comme nationaliste, et parfois aussi anarchiste. Et cela semble faire sens. Si l’on considère que le nationalisme est le fait de revendiquer une reconnaissance des particularités culturelles et sociétales d’une nation, son égalité de traitement avec les autres peuples, et l’auto-détermination de toutes les nations, alors le nationalisme prend sens. C’est lorsque les différentes nations sont mise en concurrence et hiérarchisées que le nationalisme devient très dangereux.

Il est difficile pour des personnes n’ayant jamais vécu l’oppression coloniale de se rendre compte de ce que représente les luttes indigènes et autochtones, de comprendre de quelle manière elles ne peuvent en être acteur·ices mais « complices » .

Il serait pertinent de dire que le nationalisme est une pensée à double tranchant : aliénante lorsqu’elle participe au projet coloniale ou provient d’une communauté dominante, émancipatrice dans une lutte de libération de populations dominée.

Des militants autochtones lors de l’occupation de la prison d’Alcatraz.

En 1968 à Minneapolis, des militant·e autochtones décidèrent de fonder l’AIM, l’Américan Indian Movement, dans la veine du mouvement des Black Panthers ou des Young Lords. Célèbre notamment pour avoir occupé le comptoir d’échange de la si symbolique réserve de Wounded Knee, le 27 février 1973, l’AIM fut un mouvement important pour la lutte des droits civiques, en lien avec de nombreuses autres luttes d’émancipation à travers le monde.

En 1969, des militant·es de l’AIM avait occupé pendant 19 mois l’île d’Alcatraz. Iels réclamaient l’île pour l’usage des communautés autochtones, selon le « droit de découverte » octroyé par le traité de Fort-Lamanie, signé en 1868 par les peuples sioux. Cette action, manière ironique d’inverser les rôles de colons et de colonisé·e·s et d’éclairer publiquement les injustices commises sur les amérindien·e·s, fut la première d’une longue série d’occupations et de manifestations et permit à de multiples collectifs et militant·e·s autochtones d’œuvrer ensemble.

Le rapport à la tradition est dans ce recueil très frappant. D’un point de vue européen, la tradition représente souvent, comme le nationalisme, cette chose rance et politiquement gênante que tout bon révolutionnaire doit attaquer dans ses discours. Ici, cette même tradition prend un discours révolutionnaire, de par son opposition à la société moderne américaine.

Freda Huson & Toghestiy racontent, dans ces entretiens, la symbiose avec le territoire et la vie au rythme des saisons, la chasse et la cueillette, tout cela faisant partie de leurs cultures. Ils ne se considèrent pas comme des environnementalistes, des écologistes mais comme des militants traditionalistes.

 Nous pensons que cette île que vous appelez Alcatraz est idéale pour recevoir une réserve indienne telle que les Blancs la conçoivent. En fait nous pensons que cet endroit présente déjà toutes les caractéristiques des réserves indiennes :

Elle est éloignée de tous les services et n’est desservie par aucun moyen de transport adéquat ;
Il n’y a pas d’eau courante ;
Les services sanitaires sont insuffisants ;
Il n’y a ni pétrole ni minerai ;
On n’y trouve pas d’industrie et donc le chômage y est très élevé ;
Il n’y a aucun service de santé ;
Le sol est rocheux, impropre à toute culture et il n’y a pas de gibier ;
Il n’y a pas d’équipements scolaires ;
L’endroit a toujours souffert de surpopulation ;
La population y a toujours été considérée comme prisonnière et tenue dans une totale dépendance des autres. 

Extrait de la déclaration « We hold the Rock!« 

Se battre pour sa culture

Face à face de Patrick Cloutier, soldat canadien et de Brad Laroque, ressortissant autochtone de Saskatchewan lors de la crise d’Oka. THE CANADIAN PRESS / Shaney Komulainen

Faire exister et transmettre leurs cultures est aussi un front important des luttes indigènes. Leurs langues mais aussi leurs histoires et traditions sont autant de petits souffles de vie contre le colonialisme et la mondialisation de la culture occidentale. C’est notamment l’objectif du festival Présence autochtone, à Montréal, mêlant films, théâtre, conférences…

Véronique Hébert, dramaturge atikamekw, écrit, met en scène et interprète de nombreuses pièces avec des jeunes atikamekw. Une manière d’amener des thèmes comme la mythologie et la culture dans les rapports entre autochtones et non-autochtones, l’animisme, l’histoire, les pratiques ou les langues autochtones, dans le théâtre contemporain québécois.

Dans ces pièces, régulièrement, des comparaisons sont faite entre la langue atikamekw et la langue coloniale, qu’elle soit française ou anglaise. Ces points de rupture linguistique illustrent parfaitement des divergences majeurs entre ces deux cultures. En atikamekw notamment, les mots « justice » et « liberté » n’existent pas. Le mot « violence » est un verbe d’action, ponctuel, et non un concept. Des linguistes atikamekw ont créé des néologismes afin d’aider les autochtones poursuivi en justice à transmettre leurs expérience et à s’en protéger. Véronique Hébert précise que « les premiers néologismes atikamekw créés pour répondre aux systèmes coloniaux sont tous liés à la perte, au malheur, à la violence et à la souffrance. »

Pourquoi les autochtones auraient-ils besoin de mot pour illustrer des concepts étrangers à leurs cultures ? Retrouver sa langue et la comprendre, c’est aussi pour ces militants, une manière de retrouver la philosophie de leurs peuples.

J’étais heureuse de participer à un festival qui prône et pratique une manière décentralisée de produire de l’art, avec un petit budget et proche des gens. Comme femme autochtone et féministe, je n’ai pas vraiment le choix de me situer dans la marge des grands axes de production du théâtre. Présenter une de mes créations dans un festival anarchiste me semble plus intéressant et pertinent que de le présenter au théâtre du Nouveau Monde. Je préfère ce qui est de l’ordre du symbolique, plutôt qu’institutionnel et officiel, et je refuse souvent de présenter des textes dans des événements plus officiels. De toute façon, l’art est une puissance psychomagique qui a sa puissance propre.

« L’anarcho-indigénisme » est un recueil d’entretiens brassant énormément de sujets, de questionnements, de grandes et petites histoires. Les quelques sujets évoqués ici ne sont qu’une partie du livre, que nous vous invitons à vous procurer, à lire et à discuter.

La pensée indigéniste est un vent frais sur l’anarchisme contemporain. L’anti-colonialisme, comme l’anarchisme finalement, est un outil à adapter à son quotidien pour lutter constamment contre les dominations. Une grille de lecture pour analyser notre vie et rester digne au coté de toutes et tous et non contre les autres.

Croatan, 17 octobre 2019

Lisez l’original ici.