Pierre Beaucage et les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla

Publié le 19 décembre 2009, dans Revue de presse

Au cours de sa carrière d’anthropologue, Pierre Beaucage a séjourné à plusieurs reprises chez les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla. Il propose dans cet ouvrage, «synthèse de plus de trente ans de recherches au Mexique», le récit d’une «aventure» anthropologique à la rencontre de l’imaginaire de ce peuple amérindien descendant d’une civilisation mésoaméricaine.

L’anthropologue s’y raconte en aventurier de la traduction, accompagné dans son entreprise par des comparses autochtones, les membres de l’atelier de tradition orale de San Miguel Tzinacapan. On y voit un jeune Beaucage marxiste, sur le terrain, au Honduras et au Mexique, faisant des prédictions sur le déclin inévitable des cultures autochtones. On y voit le professeur d’anthropologie retourner sur le terrain quelques années plus tard avec sa famille, s’étonnant et se questionnant sur la persistance et la renaissance de ces cultures: le scientifique est pris de doutes. On y voit le chercheur tourner son attention vers les «imaginaires» autochtones qui accompagnent cette renaissance, on y voit le théoricien se sensibiliser à l’idée de la résistance politique par les gestes quotidiens.

Le récit d’aventures invite au voyage. Beaucage nous présente le territoire des Nahuat à l’aide d’une projection cartographique. C’est comme si on arrivait en pays nahuat en avion, en compagnie de l’anthropologue. Le récit de l’aventure relate ensuite, à partir de ces sources européennes, l’histoire de la colonisation de cette région — qui est un des nombreux chants associés à cette terre. Puis, traduisant les mots et les intentions de la langue autochtone, l’auteur décrit un écosystème et un système social, un espace-temps, un terroir, un herbier, un bestiaire, une médecine. Il décrit un imaginaire dans lequel sont articulés d’une manière singulière le corps, l’environnement et le cosmos.

L’aventurier-traducteur nous raconte enfin ce qu’il est advenu de ce corpus de connaissances nahuat dont l’étude a permis de cueillir, de consigner et de systématiser les divers éléments: un abrégé destiné aux Nahuat, l’enseignement de ce savoir à l’école ou dans des ateliers, l’intégration de certains éléments de médecine traditionnelle — essentiellement la pharmacopée — dans la pratique médicale régionale.

De retour au foyer, l’anthropologue médite sur le sens de cette renaissance culturelle autochtone chez ses amis nahuas. Il remarque que «le fait de récupérer comme un texte imprimé, c’est-à-dire sous une forme moderne, prestigieuse, autant les mythes d’origine que la tradition médicale nahuat, a contribué à modifier les rapports symboliques des autochtones avec la société criolla et métisse hispanophone, qui auparavant n’avait que mépris pour leurs « superstitions » et un « dialecte sans grammaire et sans écriture »» (377). Entre la modernité et la tradition, les Nahuat souhaitent naviguer sans se laisser enfermer dans l’une ou l’autre de ces possibilités. C’est à cette entreprise que l’aventurier-traducteur Beaucage a voulu contribuer, en travaillant avec ses comparses autochtones silencieux à la transformation du corpus de connaissances nahuat en un outil abstrait de transmission de la connaissance. Étrange destin, que cette petite somme appelle à méditer.

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Dalie Giroux, Le Devoir
19 décembre 2009

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