Plein feux sur l’Amérique

Publié le 1 décembre 2006, dans Revue de presse

Pas si tranquille, cette révolution du Québec des années 1960. La société était en ébullition. Le statu quo, présenté comme immuable par la plupart des médias, était en train de craquer. Des jeunes et des moins jeunes se soulevaient, prenaient la parole. Dans cette effervescence, l’aventure de la lutte de guérilla du Front de libération du Québec connut quelques années de gloire avant d’être mise de côté. En partie parce que des personnes lucides comme Charles Gagnon eurent l’honnêteté de reconnaître la futilité du rêve d’une insurrection armée menée par une poignée d’Astérix sans potion magique.

Au-delà de l’épisode felquiste, il faut se rappeler que toute une génération s’est investie dans une lutte radicale pour transformer le monde. C’est ce que nous rappellent les articles de Charles Gagnon (décédé il y a quelques mois), puisés dans des publications de l’époque, comme Révolution québécoise et Parti Pris, ici repris par Lux Éditeur.

On y lit Gagnon prendre pour cible le nationalisme de droite hérité de Lionel Groulx, et reproduit par une partie importante du mouvement indépendantiste québécois. On le voit préconiser l’arrimage du social au national tout en aspirant à la convergence de l’anti-impérialisme et de la lutte pour la libération du Québec. Tout en délaissant le côté Robin-des-bois du FLQ, la perspective était celle d’une rupture radicale avec une structure d’oppression archaïque et humiliante. Vue de loin, la perspective de Charles Gagnon semble totalement romantique, sinon cruellement naïve. Mais pour comprendre, il faut se replonger dans un passé récent.

À cette époque, les syndicats n’avaient pas peur d’organiser des grèves générales (et souvent ils en sortaient victorieux!). Le mouvement communautaire confrontait l’État. Les étudiants étaient dans une fronde permanente. Pour beaucoup de jeunes, le monde était à prendre, pas seulement au Québec, mais ailleurs dans le monde où proliféraient les mouvements contestataires, comme les Black Panthers aux États-Unis, avec qui Gagnon espérait construire une grande coalition nord-américaine anti-impérialiste. Certes, comme plusieurs de sa génération, Gagnon a voulu faire pousser la plante en tirant sur la tige.. Mais les textes de Gagnon demeurent intéressants, pas seulement pour ceux qui sont nostalgiques de la période des grands tumultes québécois, mais aussi pour les générations suivantes. Entre autres et surtout, pour ne pas commettre les mêmes erreurs.

Pierre Beaudet, Alternatives, décembre 2006