Quel État pour le Québec?

Publié le 29 septembre 2018, dans Revue de presse

Que le Parti libéral du Québec (PLQ) soit encore dans la course après quinze ans de pouvoir presque ininterrompu a de quoi étonner. Pendant toutes ces années, en effet, le parti de Jean Charest et de Philippe Couillard a plus souvent fait la manchette avec ses ratés qu’avec ses bons coups, comme le rappelle le journaliste Pierre Godin dans son récent Corruption, collusion, absolution (Leméac, 2018).

Les sondages récents lui accordent tout de même autour de 30 % des intentions de vote, tout juste derrière la Coalition avenir Québec (CAQ), même chez les jeunes de 18-34 ans. Cela, je le répète, est étonnant et porte à se demander si ces électeurs connaissent bien l’objet de leur adhésion.

Chercheurs à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), la sociologue Julia Posca et le politologue Guillaume Hébert proposent, dans Détournement d’État (Lux, 2018, 184 pages), un « bilan de quinze ans de gouvernement libéral » qui laisse bien peu de raisons de trouver du charme au parti des « vraies affaires ».

Rigoureux et dévastateur, cet essai va plus loin qu’une simple compilation des faits accablants reprochés au PLQ ; il montre comment ce dernier s’est attaqué systématiquement au modèle social-démocrate, celui qui « a permis de hausser le niveau de vie des Québécoises et des Québécois tout en réduisant les écarts entre riches et pauvres ».

Économie politique

Fondé en 2000, l’IRIS réalise un remarquable travail de recherche et de vulgarisation socioéconomique. Depuis 1987, l’Institut économique de Montréal, un laboratoire d’idées néolibérales, déversait sans coup férir ses thèses dans les médias, en se drapant du manteau de la « science » économique. En 2000, enfin, l’IRIS, qui se réclame d’une vision du monde de gauche basée sur un équilibre entre l’intérêt collectif et la liberté individuelle, est venu lui opposer un contre-discours particulièrement efficace. Ses jeunes chercheurs, de plus, savent écrire avec clarté et style.

L’économie est toujours politique. On peut donc, à partir des mêmes données objectives, tirer des conclusions différentes selon l’idéologie qui nous anime. François Legault, par exemple, répète depuis des années qu’en matière de PIB par habitant, les Québécois sont nettement plus pauvres que les Américains. Le sous-entendu est clair : pour créer de la richesse, le modèle américain est meilleur.

Au sein de la CAQ, François Legault a pu assumer pleinement son parti pris pour la libre entreprise et pour l’affaiblissement de l’État-providence. En matière économique et budgétaire, on peine à voir ce qui distingue le programme caquiste de celui du PLQ. On n’a qu’à penser à la Stratégie maritime, qui transpose la vision du Plan Nord dans le fleuve Saint-Laurent, ou aux promesses répétées de baisses d’impôt, qui éroderaient plus avant la capacité financière de l’État.

En 2011, pourtant, alors qu’il était encore journaliste, Jean-François Lisée, en collaboration avec l’économiste Pierre Fortin, avait démontré que, quand on tient compte du partage de la richesse, 95 % des Québécois sont plus riches que 95 % des Américains. L’économie, on le voit, est peut-être une science, mais l’angle choisi pour l’aborder change tout. D’une même réalité, Legault tire une interprétation libérale alors que Lisée et Fortin en tirent une d’inspiration sociale-démocrate.

Dans Détournement d’État, Hébert et Posca illustrent cette vérité d’éclatante manière. Le PLQ, montrent-ils, depuis quinze ans, a « transformé le visage de l’État québécois » en mettant tout en oeuvre pour le faire passer d’un État-providence à un État néolibéral au service de l’entreprise privée, affaiblissant ainsi « l’idéal démocratique qui se voulait au coeur des sociétés modernes ».

Richesse et solidarité

Hébert et Posca reviennent sur la saga des partenariats public-privé (PPP) — un modèle catastrophique dans les cas du CHUM et du CUSM — et sur les ratés de la sous-traitance au ministère des Transports et dans l’octroi des contrats informatiques. Le recours au privé a peut-être créé de la richesse, concluent-ils, mais ce ne fut pas pour les contribuables.

Les chercheurs critiquent aussi « la révolution culturelle » de Raymond Bachand, qui, comme ministre des Finances, a plaidé pour le modèle de l’utilisateur-payeur — moins d’impôts et plus de taxes et de tarifs —, transformant ainsi « une responsabilité collective en un ensemble de charges individuelles ». Le cas des garderies, à cet égard, est éloquent. Mon frère, qui a trois enfants, a été durement frappé par l’augmentation et la modulation des tarifs. Moi, qui n’en ai pas, je n’ai rien eu de plus à payer. Pourtant, comme citoyen, je bénéficie d’une société qui a des enfants et s’en occupe bien.

Le bilan, qui passe aussi en revue les ravages de l’austérité libérale sur les plus pauvres, le traitement royal réservé aux médecins et à Bombardier, ainsi que les affaires de corruption, est implacable. « Au nom de la création de la richesse, écrivent Hébert et Posca, ce sont surtout les plus riches qui ont été protégés », au mépris de la solidarité.

Ceux qui veulent vraiment passer à autre chose, préviennent les chercheurs, devraient regarder ailleurs qu’à la CAQ, dont le programme, en matière économique, ne se distingue en rien, sur le fond, du programme libéral. Alors, on change ?

Louis Cornellier, Le Devoir, 29 septembre 2018

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