Rolande Pinard, L’envers du travail

Publié le 29 mars 2019, dans Revue de presse

Ce riche ouvrage de synthèse rédigé par Rolande Pinard entend compléter la précédente contribution de la sociologue du travail nord-américaine, La révolution du travail. De l’artisan au manager1, en explorant une variable importante pour la compréhension de la « mutation des sens du travail » : la place du travail des femmes. Ainsi, le titre L’envers du travail évoque-t-il le rôle joué par les femmes dans l’histoire du travail et dans les études de sociologie du travail. À ce propos, l’auteure remarque que la plupart des études en sciences sociales sont androcentrées et, ce faisant, « occultent tout un pan de la réalité sociologique » (p. 198). Notons toutefois, qu’il existe un fort développement de travaux sur l’histoire des femmes au travail depuis les années 1970. Rolande Pinard propose une étude sociohistorique matérialiste du travail des femmes, d’inspiration marxiste. Elle veille à replacer sa réflexion dans une configuration globale. En effet, « comprendre les transformations du travail implique de tenir compte de ses différents agents (ouvriers/ouvrières, syndicats, patrons, management, État, idéologues…) à travers les périodes historiques de transformation du capitalisme » (p. 14). En apportant un éclairage différent sur la formation de la classe ouvrière – expression à laquelle l’auteure préfère celle de « classes laborieuses » –, cette analyse permet de saisir la manière dont des variables hors-travail telles que l’importance des liens familiaux et communautaires, ont hâté l’émergence d’une solidarité de classe.

Ce livre synthétise différents travaux en sociologie, science politique et histoire portant sur le monde du travail et en particulier sur l’histoire des femmes au travail ; il complète ainsi la bibliographie déjà existant mais ne constitue pas un apport majeur aux travaux déjà existants. La première des trois parties, intitulée « la première révolution capitaliste, un prolétariat féminin », entreprend de replacer les luttes de femmes des « classes laborieuses » face à la révolution industrielle en France et en Angleterre. La chronologie couvre plus d’un siècle, de la fin du XVIIIe à la fin du XIXe siècle.

Très tôt, le travail des femmes a été perçu comme faisant concurrence au travail des hommes. L’auteure met d’ailleurs l’accent sur l’imbrication du « patriarcat » et du « capitalisme » : « L’inégalité entre femmes et hommes, inhérente au patriarcat, va donner lieu à une concurrence entre ouvriers et ouvrières » (p. 39). La première partie insiste sur les liens entre travail et hors-travail dans la lutte des femmes. En effet, l’auteure rappelle que les femmes ont souvent été à l’initiative des différentes émeutes de la faim et que, contrairement aux idées reçues, elles n’étaient pas seulement motivées par la nécessité économique : « Les émeutières françaises, comme anglaises, n’étaient pas mues que par la famine : ces émeutes accompagnaient la nationalisation et la politisation de la question de la subsistance et étaient, à ce titre, des conflits de nature politique. » (p. 32).

Contrairement à celle des hommes, l’activité des femmes des classes laborieuses n’a jamais été associée à un métier. Paradoxalement, le « patriarcat » aurait provoqué voire accru la division des classes laborieuses en incitant les ouvriers de métier à se rapprocher des patrons plutôt que de rester solidaires avec les ouvrières. L’auteure distingue différents sens du travail selon que les travailleurs sont ouvriers de métier ou sans-métier. Rolande Pinard pointe ainsi la manière dont, au XIXe siècle, les femmes des classes laborieuses se sont organisées, sur la base de leur classe sociale, contrairement à leurs homologues masculins qui, eux, ont basé leur solidarité sur la défense de leur métier. Aussi, les ouvriers de métier étant exclusivement des hommes, l’auteure en déduit que les solidarités professionnelles traditionnelles seraient inséparables d’une distinction genrée, dont le masculin reste la référence (p. 75).

Les luttes de femmes pour la réduction de leur temps de travail constituent un nouvel exemple de ces intrications entre travail et hors-travail. En effet, « la femme-épouse-mère qui a la responsabilité du foyer doit se dégager du travail salarié qui l’en éloigne » (p. 58). C’est ainsi que les lois sur la réduction du temps de travail des ouvrières ont cherché « non pas à les libérer en partie du travail, à les sortir de la fabrique, mais à concilier travail et obligations familiales » (p. 59).

La première partie s’achève sur un chapitre consacré aux différents sens du travail émancipateur. Au-delà de la seule perspective économique (par le salaire qu’il procure), le travail a été politiquement investi, notamment au travers des revendications historiquement basées sur la défense des droits des travailleurs·euses. Dans sa dimension collective, le travail permet la revendication de droits et la reconnaissance de la citoyenneté. Toutefois, l’ouvrage pointe avec finesse la manière dont l’histoire de la classe ouvrière a été marquée par une mise en concurrence du travail des femmes avec celui des hommes. 2 Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002

Dans la seconde partie de l’ouvrage, consacrée à l’étude de « la seconde révolution capitaliste, l’emploi masculin », Rolande Pinard revient sur le développement du mouvement ouvrier aux États-Unis au tournant du XXe siècle. À cette époque, le syndicalisme se cantonnait à défendre les seuls ouvriers de métier, laissant de côté les ouvrières et les « sans-métier ». Ainsi, afin de rendre compte de l’ensemble des dynamiques de résistance, l’auteure préfère parler du mouvement ouvrier dans sa globalité. Pour cela, elle restitue de manière très précise la foisonnante littérature sur l’histoire du travail des femmes, qui s’est tout particulièrement développée depuis les années 1980. On est néanmoins surpris de ne pas voir figurer l’œuvre de Howard Zinn2 pour le cas étasunien, ou encore celles de Michelle Zancarini-Fournel3 et de Michèle Riot-Sarcey4 pour le contexte français.

Dans cette partie, l’auteure trace à grands traits l’évolution du capitalisme et montre la manière dont « la restructuration en vue de l’accession des femmes au travail a été axée sur la performance, sur la concurrence travailleuses-travailleurs plutôt que sur leur solidarité » (p. 128), reproduisant ainsi la logique dominante. Plutôt que d’évoquer une syndicalisation improbable à propos des mobilisations de femmes des classes populaires, Rolande Pinard mentionne une « remarquable syndicalisation » (p. 155). Remarquable, cette syndicalisation l’est car elle se fait malgré la répression syndicale et la marginalisation des femmes des classes populaires face aux hommes, mais aussi parce que cette syndicalisation prend corps en dépit des divisions internes suscitées par la diversité de leurs origines nationales. Pour faire pression sur les employeurs, les femmes ouvrières mettent en place, plus que leurs collègues masculins, des solidarités élargies dans la communauté. L’auteure présente le profil type de la femme syndiquée dans la deuxième période étudiée. Au début du XXe siècle, les femmes engagées au travail et dans la lutte sont surtout des jeunes femmes sans grande expérience syndicale : « leur participation à l’organisation syndicale exigeait donc plus d’audace, de hardiesse et de détermination que chez les hommes ayant acquis une expérience des luttes syndicales dans leur syndicat de métier » (p. 168). La plupart d’entre elles sont célibataires ou divorcées, en tout cas émancipées des obligations liées au mariage. Néanmoins, cette émancipation n’est pas totale puisque Rolande Pinard révèle une assignation des femmes à certaines tâches spécifiques et leur mise à l’écart des instances décisionnelles. Récemment, ce constat a été bien illustré dans le dernier ouvrage de Cécile Guillaume, Syndiquées : Défendre les intérêts des femmes au travail5, dont il n’est malheureusement pas fait mention ici.

Cette seconde partie porte une attention particulière aux revendications propres aux femmes. L’auteure note la manière dont elles sont singulièrement axées sur la conciliation entre travail salarié et domestique. Tout au long de l’histoire des luttes des femmes, certaines revendications brillent par leur récurrence : réduction du temps de travail, accès aux droits sociaux liés à la maternité, revalorisation du salaire sans distinction de genre et réévaluation des qualifications des tâches féminisées.

Partant du constat de la féminisation massive des emplois et de la précarisation croissante du marché du travail, la troisième partie se propose de revenir sur les liens entre salariat féminin et précariat durant les dernières décennies en France et aux États-Unis. Rolande Pinard note un paradoxe pour le moins surprenant : « malgré que la précarité de l’emploi soit associée aux femmes, on persiste aujourd’hui, à y associer leur émancipation économique » (p. 206). Les femmes continuent aujourd’hui à exercer des emplois davantage sous-qualifiés que les hommes. Or, les chercheurs ayant travaillé sur ces questions attestent que « la qualification est une représentation sociale issue de rapports de pouvoir qui a peu à voir avec le contenu de l’activité » (p. 242). Ainsi, l’auteure rappelle que la reconnaissance des qualifications est « le résultat de luttes dans le cadre de rapports sociaux spécifiques (p. 233).

Un chapitre est consacré à la question de la lutte pour la gestion des temps sociaux. La chercheuse distingue leur maîtrise selon les genres : « Pour les ouvrières, ce n’est pas la réappropriation d’une partie de leur temps – de leur vie – qui a prévalu, mais l’aménagement de la double journée de travail : la réduction du temps de travail n’était pas synonyme de liberté, mais d’une double oppression » (p. 260). D’ailleurs, le choix de réduire le temps de travail en le lissant sur l’année – pour permettre de jouir de congés payés – plutôt que sur une journée – afin de concilier les différents temps sociaux – s’est fait au détriment des femmes qui, assurant davantage « la gestion du temps »6 domestique, exécutent au quotidien une double journée de travail. En explorant le travail des femmes dans une large configuration, on comprend que les femmes ont de nombreuses raisons de lutter. Dans son dernier chapitre, l’auteure s’attache d’ailleurs à montrer le potentiel de résistance des femmes précaires laissées de côté par le syndicalisme classique.

On l’a compris, ce livre extrêmement bien documenté soulève de nombreux de points intéressants, parmi lesquels le fait que l’intersectionnalité entre classe et genre s’applique également aux hommes : « Pour sauvegarder et promouvoir leurs intérêts en tant que travailleurs, ils ont adhéré à la vision patriarcale de l’infériorisation économique des femmes et de leur exclusion de la sphère politique » (p. 193). Tandis que les hommes ont eu tendance à se replier sur leur activité et à entretenir les liens avec leurs employeurs, ce sont les femmes qui, plus que les hommes, ont été porteuses de l’émancipation ouvrière. Cet ouvrage complète les travaux s’attaquant au « déni d’antériorité »7, entendu comme négation des luttes menées par les femmes dans le passé. Historiquement, les femmes se sont bel et bien mobilisées au travail, et le font encore aujourd’hui, tandis que le syndicalisme reste dans l’ensemble « une affaire d’hommes ».

Cet ouvrage suscite néanmoins certaines critiques, tout d’abord sur l’originalité de ses ambitions : malgré sa qualité, il n’en demeure pas moins une synthèse dont la plus-value scientifique reste finalement modeste, au regard de la littérature existante. Nos réserves portent également sur l’absence de justification scientifique de l’usage de certaines catégories marxistes telles que « classes laborieuses », « patronat », « patriarcat », etc. En posant implicitement la permanence historique de ces catégories, par ailleurs situées, Rolande Pinard – puisqu’elle les utilise tout au long de sa réflexion – tend à réifier des groupes sociaux pourtant hétérogènes.

Saphia Doumenc, Lectures, 29 mars 2019

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